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P A U W E L S |
Louis Pauwels
Monsieur GurdjieffPauwels a été élève de Gurdjieff, angoissé, déchiré, miné par ses incertitudes. Soucieux quand même d'objectivité il a réuni des témoignages assez diverses, souvent critiques, il s'explique dans son avant propos et puis laisse place aux récits, j'ai retenu des extraits des récits de Rom Landau, lui même, Paul Serant et une grande partie des pages de Pierre Schaeffer parce qu'il est drôle, mordant et peut être lucide.
p363 - Il entre enfin. Le fauteuil resté vide reçoit sa corpulence. Rien n'a bougé.
Ainsi visiterait ses laborantins le Maître des Travaux pratiques. Courtoisie
réciproque, déférence, amitié de travail.
Continuez, dit Gurdjieff.
Il fait bon dormir. Même mal installé, pour peu que le temps soit au beau,
qu'une bonne brise vous emporte, on a bientôt quitté les rivages mesquins de son
Moi. Je larguais vers l'Avenir et ses fastes, mais voici que le Maître d'école,
le quartier-maître, le grand-père instituteur me relance. Tes devoirs, ta page
d'écriture, ton calcul mental. « J'ai compté, dit l'un, comme vous me l'avez
dit. Cela m'aide : un, cent, deux, quatre-vingt-dix-neuf, trois,
quatre-vingt-dix-huit, etc... Cela m'aide. » « A quoi ? » - « A entretenir ma
sensation du bras. » Grognement. L'autre continue « J'ai même compliqué mon
compte. Plus il est difficile, plus j'ai la tête occupée ; j'arrive parfois à
avoir une très bonne sensation de tout mon corps. » Ici tout le monde s'attend à
tout. Félicitations (rares), injures (fréquentes), sarcasmes (le plus souvent).
« Combien de temps vous faire cela ? dit Gurdjieff. - Quinze jours. - Assez,
assez comme ça, dit Gurdjieff, vous plus faire compte, déjà machanisation faire.
Déjà dormir compte nouvelle façon comprenez ? » C'était évident, qui ne le
comprend quand il le dit ? Dés que ça devient facile, ce n'est plus de jeu.
Jamais le moteur ne doit faire ronron. Après, après, dit Gurdjieff.
Hésitations dans l'Assemblée. A ce moment le silence s'épaissit. Qui a quelque
chose à dire ? Une petite dame au chapeau vert, trop sensible, ne peut supporter
ce silence. Elle dit n'importe quoi, éprouvé, inventé en toute bonne foi, bien
sûr. Qu'elle a senti en « travaillant » une boule dans la gorge monter,
descendre, puis se fixer dans le plexus. Détente chez les travailleurs du fond.
On a le droit, de temps en temps, de rigoler cinq minutes. Ça ne rate pas. «
Vous idiote, vous hystérique, vous comment dire en français ? » Gurdjieff se
tourne vers l'assistance avec un bon sourire : crazy, piquée ? Piquée ! La dame
au chapeau vert savoure l'humiliation. Tout est bon, qui vient du Bien-Aimé.
Elle rougit, balbutie. « Vous maison de fous bientôt, hein ? - Oui, monsieur
Gurdjieff », dit humblement la dame au chapeau vert qui se sent sûrement mieux,
qui a eu, on s'en doute, cette chaleur au cœur qui la fera repartir et «
travailler » plus que jamais de travers. Qui sommes-nous pour juger ? Un peu
moins piqués, un peu moins généreux ? Pourquoi Gurdjieff ne la renvoie-t-il pas
? Il ne renvoie jamais personne parce que tout le monde a besoin de tout le
monde. Les aveux de la piquée sont nécessaires à la symphonie. Qui ose lever la
tête et dire « raca ». Vous « merdité » complète. Le silence n'est pesant que de
notre grand vide. Il y circule une tension qui, économe de toute énergie
humaine, fait flèche de tout bois. Même la boule dans la gorge de la dame au
chapeau vert est une boule utile. Sinon pour elle, pour les autres.
Chantez, chantez, dit Gurdjieff narquois.
Plus personne ne chante. Le silence devient plus froid. Ceux qui ne sont là que
depuis six mois, deux ans, jettent un coup d'œil vers les anciens. Anciens, de
la septième année, n'avez-vous rien à déclarer ? Le silence devient coupant,
oppresse comme un air raréfié de haute montagne. Ce qu'on aurait pu dire, à la
rigueur, tout à l'heure, sonnerait faux a présent. Chacun s'y était plus ou
moins préparé. Il est trop tard. Gurdjieff n'est plus narquois, mais déçu.
Presque tous baissent les yeux. Aujourd'hui je garde là tête droite. Je ne me
dérobe pas à son regard. Je détaille son accoutrement : pantoufles, gilet béant,
veston taché, chéchia : c'est mon grand-père. Je n'ai pas su répondre aux
hectolitres et aux centiares, je ne sais pas mes participes. Je n'ai pas assez
travaillé. Je n'ai pas travaillé.
Mon grand-père est mort, morte mon enfance. Après le regard de reproche, je m'en
allais, sans dire un mot. J'allais soulever le rideau de la fenêtre de la
cuisine où les mouches s'étaient oubliées, où la pluie coulait à l'extérieur, en
rigoles. La campagne s'étendait, sous la douche de ces longs mois d'hiver
lorrain, si bornée, si livrée à son lent travail, pour un printemps tardif, un
été languissant, d'autres hivers, d'autres années sans fin, sans but. Je
grandirais, mais aurais-je le dernier mot ? Au delà de l'horizon borné des
centiares, des participes, trouverais-je jamais le sens de quoi que ce soit ? Je
jetais un coup d'œil furtif à mon grand-père. Il réparait la pompe de l'évier,
la suiffait, la remontait avec une grosse clé anglaise rouillée. Sur la
cuisinière mijotait le civet de lapin dans la cocotte, avec un savant feu réduit
qui faisait chanter le couvercle et le faisait parfois vibrer à petits coups. On
allait bientôt manger. Un enfant qui a si mal travaillé a-t-il le droit de
manger ? Le lapin qu'on a tué hier, qui a vibré de ses quatre membres, qu'on a
écorché si péniblement (le corps passe encore, mais la tête qu'il faut
coupailler sans arrêt, quelle horreur), pourquoi a-t-il souffert, s'est-il fait
cuire ? Pour un enfant qui flâne, qui ne fait rien, que voilà béant devant la
vitre mouillée, sous le regard réprobateur de son Maître d'école qui ne veut que
son bien ?
Nouvel échange de regards. Il n'a pas l'air étonné, parmi tous ces regards
baissés, de rencontrer le mien. Ce n'est pas un accès d'enfance que j'ai, mais
de virilité. Je voudrais être un homme, assumer enfin cette situation absurde,
briser la vitre des saisons, interroger la terre, justifier ma nourriture. Je
suis seul depuis quarante ans, dans cette famille humaine où tout le monde
jacasse, où chacun dissimule, serre contre soi son angoisse. Mon grand-père se
retrouve miraculeusement après la fuite de tant d'années. Comme autrefois, je
murmure : « Tu n'es pas seul, le Bon Dieu t'aime. » Le regard brun et chaud
demeure un instant sur moi. Une paternité existe dans le monde. Une intelligence
répond à une question posée par les mouches sur la vitre, l'agonie des lapins,
les prairies trempées. Je suis le fils de Quelqu'un.
J'ose regarder autour de moi. Le temps s'arrête. Le silence même s'est allégé.
Un dénouement s'est produit. Gurdjieff n'attend rien de nous, ni nous de lui, ni
personne de personne, ni chacun de soi-même. C'est la trêve. Dense, plus chaud,
le silence tombe en nous comme la neige. La neige d'un hiver interminable. Je
n'aime guère ces gens. Certains profitent, d'autres sont victimes. L'un d'eux,
son profil grimace, mauvais ange qui a compris mieux qu'un autre. Il m'a dit un
jour : « Gurdjieff est venu apporter une mystique de la hâte. » De la hâte ?
Dépêche-toi, si tu veux qu'il t'aide a comprendre la règle de trois. Je me
dépêche, je me hâte. Mais je n'y arriverai plus. Il passe une main sur son
front. Ses mains, comme celles de mon grand-père, sont tavelées de son. Je
m'attendris sur le gilet déboutonné, le pantalon tout ficelé, mais je résiste à
la chéchia : elle enseigne une autre province, preuve que nous avons des
grands-pères dans toutes les parties du monde, que le regard de Dieu se pose sur
nous du Caucase à la Lorraine. Je me hâte vraiment ? Non pas, je fais l'école
buissonnière, je flanche, je dors debout. Gurdjieff souffle bruyamment, il se
lève. Sans doute, comme faisait mon grand-père dans les derniers temps, ne
peut-il se retenir si longtemps.
Cet homme va mourir, je le sais. Mourir avant que j'aie pu lui poser ma
question.
Le moderne thaumaturge insiste : « Si continuez vous comme ça, crevez comme
chiens. » Déclaration surprenante, qui ne figure ni au catéchisme des
incroyants, ni à l'autre, qui renvoie dos à dos celui qui croyait au ciel, celui
qui n'y croyait pas. Un nouvel empêcheur de danser en rond, une nouvelle
sentinelle s'interpose. Avoir une âme ou pas du tout, ce serait trop simple. Une
âme, ça se fabrique, se sauve qui peut. D'où la hâte.
Et en effet, pourquoi plus que le lapin qu'on mange, que le chien qu'on écrase.
Les affirmations d'éternité un peu faciles, les affirmations d'anéantissement un
peu bornées, les voici débordées. L'enfer ne serait qu'un anéantissement, le
retour aux espèces chimiques de qui consent à demeurer matière.
Pour qui veut accéder à la durée, il reste peu de temps pour tenter sa chance.
Il s'agit d'une subtile synthèse, d'efforts étriqués, au mode d'emploi
incertain. C'est tentant, mais saumâtre.
On imagine l'ambition de ces naufragés, l'atrocité de ce radeau de la Méduse.
S'il s'agit effectivement de se sucer mutuellement de l'énergie, que vont bien
pouvoir faire, dans leur égoïsme sacré, les êtres-appareils ?
Ambition dérisoire, égoïsme mortel. Ce que tu te gourres. Vaine concentration.
Boule en vain nouée de la gorge au plexus. Pour faire son salut il n'y a pas de
trucs. Une nouvelle terminologie la nomme « hydrogène de rang n » ; c'est encore
la grâce sanctifiante. Elle vous descend dans le cœur et les ovaires quand elle
le veut bien et non quand nous voulons. Le moderne thaumaturge ne vous l'envoie
pas dire : merdité. Voici qui renouvelle de façon imprévue et quelque peu
abrupte la querelle janséniste : ma grâce te suffit. L'Académie retrouve ses
classiques ; les religions sont toutes les mêmes.
Un mercredi soir où le silence s'était fait plus inerte, et après un dernier
regard circulaire que je n'osai affronter, Gurdjieff poussa un grognement
significatif : « Très bien, s'il en est ainsi... » De ce jour, il n'y eut plus
ni questions, ni réponses, mais seulement des « lectures ». Ainsi fait le Maître
d'école, lassé de la paresse de ses élèves ; au lieu de la punition attendue, il
se met à lire Le tour du Monde en 80 jours.
Déjà, au cours des mois précédents, quand l'échange s'alanguissait et que nous
ne tirions rien les uns des autres, Gurdjieff faisait un signe et un lecteur se
mettait à déchiffrer les liasses de feuillets tirés avec d'infinies précautions
des trésors de l'arrière-boutique. Ces chapitres, à force d'avoir été
dactylographiés, existaient en un certain nombre d'exemplaires. Ils faisaient
l'objet de convoitises démesurées. C'est pour vingt feuillets de ce genre qu'un
richissime Américain avait donné mille dollars ; une autre, cent, rien que pour
avoir le droit de les parcourir, enfermée dans une chambre du Waldorf-Astoria.
Les Français, moins dépensiers, surtout pour leur spirituel, attendaient
patiemment que vienne leur heure. Par leur impotence, ils la devancèrent quelque
peu. Plus de questions, plus de sarcasmes, les « lectures » (en anglais dans le
texte) devenaient des lectures. Sur un fond de très vague mauvaise conscience,
les accroupis du colonel Renard ingurgitaient les chapitres, encore mal
corrigés, de Belzébuth ou, à leur grande surprise, d'Ouspensky. Par une brusque
saute d'humeur, Ouspensky, naguère à l'index, venait d'être réhabilité. Mesure
bien russe qui me faisait sourire d'un œil, pleurer de l'autre car je n'étais pas
dupe sous ses allures vengeresses la punition affectait Gurdjieff plus encore.
Par quelle prescience avait-il si bien calculé son temps ? Il restait alors
exactement les deux ou trois années indispensables pour peser les termes et
vérifier les « informations » désormais imprimées, aussi bien celles,
explicites, d'Ouspensky, que celles, dissimulées comme des caches de vivres dans
la jungle, de Belzébuth.
J'assistais, atterré, à cette déroute. L'enseignement ésotérique dont j'avais au
moins compris qu'il n'était pas fait d'exotisme, ni de rien d'occulte, mais de
la communication exclusive d'homme à homme, dépouillée de tout recours au
discours, cet enseignement donc, que je n'avais pas eu le temps de recevoir,
mais seulement d'entrevoir, j'allais en être débouté, et avec bien d'autres,
replongé dans le malentendu littéral.
En vain Gurdjieff multipliait-il les obstacles et, faute de pouvoir enlever à
Ouspensky son air bien comme il faut, insistait-il pour que rien ne soit ôté du
Belzébuth, de ses calembours (intraduisibles en français), de ses truismes
énormes, de ses bouffonneries de village, de ses divertissements rabelaisiens,
si évidemment hors du sujet. Nous, nous savions. Nous ne lisions pas, comme
allait le faire le grand public, dans un volume broché, qu'on pourrait
s'approprier sans humiliation ni effraction, ni la dépense de mille ou cent
dollars. Nous l'entendions lire, ce qui est très différent, accroupis
inconfortablement, et nous savions qu'il s'agissait là encore de « travail »,
d'une curieuse alchimie entre intellect et muscles, d'une secrète osmose entre
ce que pensaient nos cuisses déconfites, nos thorax interdits et la galopade
imaginaire des pensées.
De plus, Gurdjieff écoutait avec nous, ponctuait la lecture d'un bruitage
discret ; aucun commentaire, aucune explication, le rire du gros public, les
virgules du typographe ; il était déjà mort : il assistait, de son cercueil, à
la gloutonnerie de ses futurs lecteurs, à sa digestion par autrui.
Par un chevauchement absurde, mais bien explicable, les textes qui demain
allaient être publiés urbi et orbi, jetés en pâture aux plus superficiels
curieux, aux compétents outragés, aux « scientistes » superbes, qui allaient
être dépecés par les critiques, épinglés en sous-titres grotesques, ou
perfidement tournés en ridicule, ces textes, pour les fidèles, demeuraient
enfermés à clef ; leur lecture, en cabinet particulier, demeurait l'objet d'une
faveur spéciale. Comme dans tout parti où, à juste titre, on se méfie des
Intellectuels, les intellectuels du parti demeuraient l'objet d'une suspicion
particulière. Les dactylos dévotes redoublaient de précautions, d'interdits.
L'ouvrage allait sortir, il aurait droit à « sa » publicité, à ses annonces, à
ses entrefilets. Les manuscrits, conservés comme des reliques, doubles mystiques
du volume à paraître en librairie, gardaient leur vertu. Les lectures étaient
une magie. Qu'on veuille bien expérimenter ainsi sur Proust ou Rabelais et qu'on
nous en donne des nouvelles (je ne nomme Proust ni Rabelais à la légère).
Selon Gurdjieff, des souscriptions devaient être lancées. Elles eussent pris,
vraisemblablement, de son vivant des proportions « hénaurmes ». On avait saigné
les uns à blanc, afin que d'autres eussent tout pour rien. Des exemplaires de
luxe, soigneusement rehaussés de snobisme, enrobés de dévotion, auraient fait
fleurir ces livres et ces dollars pour lesquels Gurdjieff détenait le ressort de
miraculeux printemps. Puis, imprimés sur papier bible, petit format (de poche),
des milliers d'exemplaires en auraient été distribués au coin des rues, dans les
bistros et dans les ports. Des tonnes de semence. Le gaspillage est un des
attributs de la divinité. Il ne nous déplaisait pas, à nous autres, Français, de
penser que la distribution gratuite serait faite, probablement chez nous, non
seulement parce que nous sommes les plus avares, mais parce que nous sommes les
plus incrédules. Dieu a besoin des incrédules.
Le moderne thaumaturge, quand il sent que la partie est jouée, que rien ni
personne ne se présentera plus à l'horizon, que son heure est prochaine, abat
son jeu. En une minute, voici l'ésotérisme en l'air. Tout ce qui était occulte
voit le jour. Comment imaginer, alors, que le moderne thaumaturge puisse mettre
en circulation ce qui aurait dû être des anti-idées, des anti-phrases, par le
véhicule forcément vicieux des seuls textes ? C'est ce que fait pourtant le
moderne thaumaturge qui n'a confiance en personne, surtout pas en ses proches.
Il
jette la bouteille à la mer, il mouille, pour le gros poisson et par grand fond,
son hameçon le plus perfide.
- Tes modernes contemporains... Ainsi s'exprime, le plus impertinemment possible
Belzébuth, dès qu'il s'agit d'expliquer à son petit-fils Haroum dans quel
tourbillon de songe-creux, de présences sans consistance, de fantômes
prétentieux, d'êtres-appareils, se déroule sa vie mortelle. En admettant même
que les modernes contemporains se vexent, que l'humour gurdjievien leur
apparaisse un peu gros, qu'ils ne prennent pas goût à ses plaisanteries
caucasiennes, qu'ils n'aient pas le courage, pris par tant d'autres succès
littéraires, de prix Goncourt, de best-seller, de rompre cette grossière coque
pour découvrir plusieurs amandes concentriques, dûment dissimulées, il faudra
bien qu'ils admettent de se trouver devant un phénomène littéraire (pour le
moins) qui n'a connu que peu de précédents.
Ouspensky est tombé, un peu de biais, dans un public habitué à tout entendre et
à tout dévorer. On renâcle sur le tableau des hydrogènes, mais on absorbe
volontiers l'anecdotique. All and Everything, dont la traduction paraîtra
incessamment, constituera un tout autre pavé dans la mare. Indigeste, ramifié,
entrelacé, truffé de gurdjievismes, il constitue une véritable gageure :
communiquer par le langage en dépit du langage, par le texte au-delà du texte,
par la littérature contre la littérature. L'entreprise a déjà été tentée : elle
s'appelle aussi bien Pantagruel que La Recherche du temps perdu, Une saison en
enfer, que Maldoror. Mais on s'attend toujours à ce que la nouveauté ne détone
pas, reste de quelque façon conforme. La littérature de Gurdjieff a contre elle
de manquer de respect à la littérature, les spécialistes le lui pardonneront
difficilement.
Pour les autres, ils rêveront longtemps aux histoires de Belzébuth à son
petit-fils. Ils descendront dans cette caverne avec l'éclairage de fortune
qu'ils voudront bien se fabriquer. Ils iront jusqu'à ce chapitre central où dans
un Thibet incertain d'une époque qu'on n'ose situer, se joue la dernière scène
de la cosmologie gurdjievienne, celle qui a refoulé, dans un lointain avenir,
une possible délivrance de la planète. Des hommes, dans ce pays jusque-là
presque inviolé, allaient enfin aboutir. Des vies s'étaient enchaînées dans une
abnégation complète, pour une dernière cordée d'assaut. Le philtre d'immortalité
auquel avaient rêvé naïvement les magiciens du moyen âge, était en vue, il
prenait un autre sens. Le triomphe sur la mort n'était pas donné par une recette
de sorcier, une foi aveugle, mais par une ultime connaissance des mystères de
la Vie et par de gigantesques efforts d'êtres spécialement entraînés et armés
pour ce combat sans merci. La matière vivante, dominée, ne l'était que par une
connaissance parfaite de la matière et par le respect de son emploi. Mais la
matière vivante peut être violée d'autre façon, par destruction pure, par pure
idiotie. Tels sont les conquérants modernes, les faiseurs d'empire, tout aussi
grossiers, tout aussi primitifs que les primitifs Visigoths, que les hommes de
Neandertal. Comment expliquer à un Anglais que le sort du monde se joue au
Thibet, qu'il faut laisser en paix ces gens encore quelques années (peut-être
seulement semaines) pour aboutir ? Bref, c'est d'une balle perdue, d'une balle
anglaise perdue au Thibet, qui a plaqué au sol, dans les buts, l'homme de
pointe, que le sort du monde a dépendu. Que l'être-appareil, qui a fonctionné
automatiquement lui aussi, pour la plus grande gloire d'Albion, presse la
gâchette de son arme, et nous en voilà pour cent mille ans supplémentaires.
Tels sont les Récits de Belzébuth a son petit-fils.
On peut toujours sourire, et hausser les épaules. L'histoire que raconte
Gurdjieff, aussi vraisemblable que la Cène, n'en est peut-être pas si éloignée.
Le moderne thaumaturge, comme on le voit, a quelques inédits à ajouter aux
Atrides, au sacrifice d'Abraham, au fait divers sous Ponce Pilate. Pour le
Tragique, il en rajouterait plutôt.
Tes modernes contemporains, ô Haroum, discutent comme au concert. Ils
choisissent leur vedette. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'un Maître (encore
faut-il tomber dessus), c'est lui qui vous choisit. Des générations peuvent
passer sans en rencontrer un. Elles l'eussent pourtant mérité. D'autres n'en
méritent pas et en rencontrent deux ou trois. Certains se préparent à aller au
bout du monde à la quête du Successeur. Mais le roman du monde ne s'écrit pas à
cette échelle. Nous avons droit, de notre vivant, et au mieux, à un chapitre
abrégé (et tronqué) de notre histoire universelle. C'est pourquoi on peut
commencer par n'importe quel bout et s'arrêter n'importe quand. On vous en dit
plus qu'il ne faut pour comprendre, et, en général, plus qu'on n'en peut
comprendre. Ce charabia sacré, ces sucres d'orge en dynamite seront désormais en
vente chez les libraires. Y sont tendus des pièges énormes où bouleront des
éléphants, et non des moindres. Il y faudra une certaine note d'intelligence peu
répandue. Les uns croiront au roman policier. D'autres se mettront à
l'ésotérisme comme on se met à table. L'encens brûlera dans de nouvelles
sacristies. Naîtra une nouvelle église : Ouspensky, côté Épître, Belzébuth coté
Évangile. On expurgera aussitôt, on fera, pour des anthologies, un choix
judicieux des passages non trop obscurs, ni trop licencieux. Le sage se
refermera sur le Pirate, qu'un gros poisson guette peut-être et va suivre dans
les profondeurs.
A ceux auxquels on ne répond plus, puisqu'ils n'interrogent pas, restent les «
mouvements ».
Les « mouvements » réunissaient dans une fréquentation plus large et en un sens
plus ouverte, les Groupes des différents degrés ; la qualification des sujets y
apparaissait aussi sous un jour différent. Les arrivages nombreux imposaient
constamment des dédoublements de classes et la multiplication des cours pour
débutants.
Là, deux courants contraires, tels que ceux que j'ai essayé de décrire à propos
du « travail ». Les mouvements, en effet, convenaient si bien à tous ces
assoiffés d'équilibre intérieur (certains d'entre eux ne soupçonnaient même pas,
dans les débuts, l'existence de Gurdjieff, ni que ces mouvements dussent être
rattachés à quelque enseignement) qu'ils s'y précipitaient, étrangement
ponctuels, étrangement persévérants pour l'époque, faisant penser, dans leur
assiduité, à deux sortes de gens bien faits, en apparente, pour ne pas se
ressembler : les novices de quelque couvent et les membres d'une équipe de
rugby. Mais était-ce la le but de Gurdjieff ? Était-ce pour le bien de ces
gymnastes qu'il se donnait tout ce mal, les disposant, les manipulant, les
triant, l'œil perspicace, afin d'écrémer les plus aptes ? Aptes à quoi donc ?
Un texte, même habile, ne saurait rendre compte de ces « mouvements ». Disons
que, grâce à eux, un extraordinaire travail de précision s'effectuait sur les
centres moteurs, une savante déconnexion des symétries musculaires, une reprise
de conscience intime du mécanisme corporel. Plus l'exécution du mouvement est
rigoureuse, plus le contrôle en est possible, plus on gagne en amont sur tout ce
qui est coordination, accélération et dynamisme. Une fois la mécanique remontée
et comme livrée à elle-même, brochant sur le tout, dans une difficulté
monstrueuse que ne soupçonnaient certes pas les débutants, tout à leur joie
d'harmonie apparente, l'exercice se complique, intéresse l'intellect, le
sentiment ou les deux centres à la fois. Comment faire comprendre cela à qui n'a
pas pratiqué ? Que signifient, vus de l'extérieur, les efforts de gens qui,
agitant dissymétriquement bras et jambes, s'emploient de plus a effectuer un
calcul mental de plus en plus compliqué, et se font dire pour finir, parce
qu'ils ne sont pas au bout de leurs peines : « Faites tout cela avec un
sentiment religieux » ? Admirable banalité du terme. De quel sentiment, de
quelle religion s'agit-il ? Il importe bien peu. Il ne suffit pas d'émerger du
métro, encore faut-il sortir de son propre tunnel. Pour qui travaille au plus
intime de sa coordination physique, tout attentif à un rythme et à une tenue,
tout occupé d'un calcul mental, l'adjonction supplémentaire « d'un sentiment
religieux » ne soulève aucun malentendu. Ce n'est pas difficile à comprendre,
mais à faire.
« Vous, maintenant, dit Gurdjieff, dire : Seigneur, ayez pitié. » Voici, au bout
du compte, la parole. Il y a les dociles qui disent tout de suite d'une voix
forte (« Vous pas assez crier ») « Seigneur, ayez pitié ! » Il y a les croyants
à qui cela rappelle tout de même quelque chose, qui s'étonnent d'une prière
gymnique. Voici le spirituel à l'envers : il est d'abord effort physique, puis
mental avant d'être émotionnel. Plus de prie-Dieu plus ou moins confortable, de
romance, de vitraux, d'actions de grâces douillettes. Aux accords d'un piano
dont les secondes augmentées, les sensibles d'Asie Mineure ne sont pas forcément
du goût de tout le monde, les muscles se raidissent pour une pose correcte de
l'avant-bras, se relâchent pour une savante désarticulation des hanches, sans
que la tête soit dispensée de sa surveillance. Chacun, dans l'alignement de sa
rangée et de sa ligne prend son tour dans un canon gymnique où personne n'a de
voisin a imiter, mais où la moindre faute entraîne celle de toute la file, de
toute la rangée, ou des six fois sept quarante-deux exécutants. Encore faut-il
pour finir, se débloquer le sentiment à la cravache et sur commande, et, bravant
tout ridicule, faire beaucoup plus que murmurer : « Seigneur, ayez pitié. »
Pas d'yeux baissés, de fausses extases. Si parfois les mouvements s'accélèrent,
si l'exercice numéro 27 (pas de titres, des numéros suffisent) atteint une
virtuosité convenable, il est possible d'entrevoir le passage à la limite : une
libération collective des mécanismes, le jeu d'un automatisme cette fois
contrôlé. L'esprit, cette fois servi par le corps, accède à une sphère
supérieure, mais rien ne ressemble alors à de l'attendrissement, à de
l'exaltation.
Cela fait penser davantage à l'accès de quelque sommet chèrement gravi, et vite
abandonné à cause du vertige. Cette expérience est celle du sur effort du fuyard
qui, pour sauver sa peau, court plus vite qu'il ne s'en serait jamais cru
capable. On entrevoit cela dans un éclair, surtout si Gurdjieff n'est pas là.
Quand il est là, il n'a de cesse de compliquer les mouvements et d'en inventer
d'autres, et jamais, non, jamais, ne nous laisse le temps de reprendre haleine,
de profiter.
Il s'approche des files, rectifie leur alignement, consolide un bras, vérifie
une jambe à l'équerre, ploie un buste, passe à la file voisine, et comme ferait
l'animateur d'un dessin animé, lui fait prendre la figure suivante ; de sorte
qu'une fois le tout réanimé, le mouvement se déplace de roche en proche, comme
une onde. Peu importe vos personnes, c'est votre état que vous émettez. Vous
n'êtes que les hiéroglyphes d'un langage inépuisable que je continuerai de
parler à travers vous et dont je dispute à la mort le secret. Bien que vous
soyez maladroits, lents et de peu d'énergie, inscrivez, inscrivez dans vos
muscles, vos têtes et si possible votre émotion. Voici les textes à déchiffrer
de l'intérieur. Ne les comprendront que ceux qui les transmettent : vous êtes
des caractères vivants.
Quelques moniteurs se distinguent, des filles le plus souvent, plus douées.
Elles notent ces hiéroglyphes sur de petits graphiques, des recettes
d'exécution, une partition collective. Parfois, on se donne en spectacle.
Gurdjieff, par une de ses fantaisies irrépressibles, habillera tout le monde à
l'ottomane. Il faudra en passer par là. Le malentendu sera à son comble. Les
badauds auxquels importe l'esthétique, s'en iront indignés. D'autres, moins
snobs, soupçonneront que sous leurs yeux et nonobstant les déguisements, quelque
chose d'important vient de se produire, inachevé, mais peut-être prodigieux.
Reste le corps de ballet, d'ailleurs seul en cause. A ces Parisiens en
babouches, à ces moukères de Havre-Caumartin, à ces derviches de l'autobus,
Gurdjieff jette à poignée des bonbons fondants.
Toute approche nouvelle de la réalité confond par sa simplicité. Mais toute
véritable simplicité est indicible. L'évidence qui a saisi un homme touché par
une grâce, si elle n'éclate pas aux yeux des autres, il risque de s'en
scandaliser, oubliant, avant sa grâce, qu'il était lui-même aveugle.
Ce qui est vrai d'un homme est vrai d'une civilisation, d'une époque. Vingt
siècles grecs ont adoré Jupiter tonnant. Qu'un individu ait émis l'hypothèse que
ce n'était pas un dieu, mais l'électricité, il eût été immolé pour impiété. On
immole de nos jours pour beaucoup moins. Mais pour autant, on n'immole plus, on
sourit.
Le moderne thaumaturge fait sourire. Sa gymnastique compliquée déroute. Si au
moins elle était pure : médicale, folklorique, monacale, artistique... Pur
s'entend de ce qui appartient à un genre connu, catalogué pour la tranquillité
des hommes et des doctrines. Impur, confus, douteux est celui qui interroge les
nuages, qui applique à Jupiter la théorie des ions. Mais chaque monadologie
vient à son heure.
Le moderne thaumaturge suggère ceci : le Royaume est de ce monde. La matière,
suffisamment accélérée, devient esprit. C'est, aux vitesses où est franchi le
mur du corps, la Spiritualité généralisée. On suggère de faire pour Dieu, par
exemple, ce qu'on fait pour les atomes, les fusées : s'entraîner et au besoin
risquer sa peau. La méditation devient une science exacte, la prière une
performance. Dieu ne se trouve plus au bout d'un rêve, n'est plus cerné de
concepts dont l'anthropomorphisme se cache sous de savantes formules. Dieu est
ressenti au terme d'une expérience qu'on est bien obligé d'appeler matérielle.
Le corps y participe. Il est bien entendu que tout ce qui vient d'être dit peut
être pris tout de travers et donner lieu au malentendu le plus grotesque.
Mais le moderne thaumaturge est seul à expérimenter dans ce sens. S'il dispose,
salle Pleyel, ses ouailles en quinconce et les fait s'exercer à des jeux trop
difficiles, justiciables de mille ans d'entraînement monacal, on peut sourire.
On ne sourit pas de Palissy qui brûle ses meubles parce qu'on a, dans nos pays,
le goût des intérieurs bourgeois. Mais on redoute l'expérimentation humaine, on
a peur des accidents. Pour en faire les frais, il n'existe nul institut, nul
crédit à faire voter par aucune commission de défense nationale ni de réarmement
moral.
Le dieu blanc cependant enseigne à ses intellects des formules consolantes :
votre corps est le temple de Dieu. Ces athlètes de la pensée n'ignorent pas que
les Égyptiens croyaient à de telles correspondances. Mais nos athlètes de la
pensée ont des corps de fourmi, ils s'en tiennent aux métaphores. Elles ne
fatiguent pas. Le moderne thaumaturge, ayant fait exploser les métaphores,
déjoué les analogies, travaille dans le concret. Que notre corps soit un temple
et que nos présences corporelles soient une harmonie vivante, forment un autre
temple (quand vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de
vous) et que cela ait une chance d'être un des aspects suprêmes de la Réalité
accessible, alors gare à nous. On joue parfois avec le feu, mais on ne
s'approche pas volontiers de la haute tension.
Une fois épuisés les silences intolérables, consommées les lectures
interminables et complètement accomplie la tétanisation des muscles coincés,
l'assemblée du mercredi était admise à s'ébrouer. Malgré crampes et
fourmillements, elle investissait la salle à manger (places assises 20, debout
40, couloir compris). Mais, comme on sait, la place se crée, et, quand il y en a
pour trente, il y en a pour soixante. Une chaîne d'assiettes reliait la cuisine
à la salle à manger et M. Gurdjieff ne laissait à personne le soin de les
remplir. Certaines d'entre elles, garnies de façon particulière, étaient
nommément destinées a tel ou tel convive : spécial morceau pour Platinée, pour
Directeur, pour Malentendu, pour Tout-à-l'Egout, pour Alfred. Puis, dès le
retour de M. Gurdjieff de la cuisine, et une fois les verres remplis de vodka au
poivre, un maître des cérémonies portait son premier toast à une certaine
catégorie d'idiots (la toute première, dite ordinaire) à laquelle j'avais
l'honneur d'appartenir. Je n'ai jamais cherché à savoir exactement comment se
faisaient les promotions aux différentes catégories d'idiots (ronds, carrés,
polyédriques ou psychopathiques ou sans espoir) ; tel Napoléon arrachant la
couronne des mains du Saint-Père, j'avais usurpé sans vergogne la catégorie qui
me plaisait, la plus basse, celle de l'idiot ordinaire, et ceci pour deux
raisons : la première, c'est que, s'agissant d'une hiérarchie à l'envers,
l'idiot ordinaire me paraissait moins idiot que les autres (je pensais, je pense
encore, qu'il en est bien ainsi, c'est tout dire). La seconde, c'est que tandis
qu'uniformément les convives avaient tendance à s'élever dans la hiérarchie
croissante des idioties, je trouvais plus snob et bien conforme à mon humilité
exceptionnelle de figurer parmi les moins gradés. Ainsi le premier toast, voué
aux idiots de ma catégorie, me mettait en vedette. Cependant, j'étais tombé dans
le traquenard : renseignement pris, chacun choisissait bel et bien la catégorie
d'idiots qui lui plaisait. Je m'étais fait mon propre test et en tenais, du
même coup, l'explication.
M. Gurdjieff trouvait dans le toast aux idiots une source d'ébaudissement jamais
tarie (et combien je partageais ces jouissances). Il se tournait aussitôt vers
les idiots de la catégorie honorée et, levant son verre dans leur direction,
leur adressait un bon sourire. Ce sourire affectionnait aussi bien leur chétive
personne que leur indescriptible idiotie. En ce qui me concerne, je dois dire
que dans l'œil de mon hôte, je croyais toujours surprendre à mon endroit une
ironie appropriée. D'où sort cet idiot-là et ses prétentions à une idiotie
ordinaire ? L'étincelle vite allumée, allait ailleurs bouter quelque autre feu.
D'une mise en scène aussi simple jaillissaient de parfaites péripéties. De plus,
devaient s'alcooliser à la vodka, interminablement, ceux que l'alcool,
précisément, intimidait, devaient manger des nourritures fortes, les pires
paprikas, ceux qui raffolaient des douceurs, tandis que ceux qui aimaient le
piment se voyaient offrir les baklavas les plus melliflues. Chacun, à la fois
comparse et victime, écœuré d'oignons ou de halva, ne savourait convenablement
la situation qu'illustrée par le voisin. Les sobres, invariablement, étaient
conduits d'une main sûre au dixième verre de vodka. Ainsi s'épanouissaient dans
l'infra-rouge des nez autrement réticents. Les mauvais garçons, malheureusement
trop rares, et qui eussent volontiers montré quelque aptitude à la goinfrerie et
aux libations, se faisaient, bien entendu, rappeler à l'ordre. On démasquait
leurs penchants ignobles, on détaillait les dépenses exorbitantes que leur
appétit ou leur soif faisait supporter à leur hôte. « Combien croyez-vous coûter
ça, disait M. Gurdjieff en tendant le plus maigre radis. Spécial radish
spécialement envoyé pour moi Caucase. » Il venait, en droite ligne, du marché de
Neuilly.
On a dit que le comique était essentiellement un phénomène de relaxation ou
louent deux éléments antinomiques : terreur ou euphorie, privation et abondance,
sérieux et grotesque. Les repas chez Gurdjieff en étaient la démonstration. Car,
tandis que se déroulaient dans le plus grand sérieux ces escarmouches cocasses,
le filigrane du silence accumulé depuis deux heures n'était pas rompu pour
autant ; il courait sur les sourires et sous les plaisanteries. Que quelqu'un
s'y trompe, donne à contretemps dans un genre compassé ou libertin, il était
voué aux gémonies s'écroulait sous le ridicule et le mépris. L'obligation de
manger et de boire, d'être attentif à autant de traquenards, de participer aux
rites d'un service compliqué et de poursuivre en même temps un travail
intérieur » (que, de toute évidence, et sans que cela ait jamais été dit, il
était nécessaire de poursuivre), de boire et de manger encore et au-delà du
raisonnable (un repas chez Gurdjieff se digérait toujours, croyance populaire,
vérifiée d'ailleurs), tout cela créait un champ de forces à la fois pieux et
rabelaisien, exotique et conventuel, goguenard et recueilli. Ces repas, épreuve
redoutée de beaucoup, m'allaient comme un gant. J'en sortais tout ébaudi,
ragaillardi, restauré au vrai sens du mot, puissamment aidé contre mon sommeil à
la fois et mon pessimisme, mes idées fixes et mes maux d'estomac.
Parmi les éléments comiques, l'un, non des moindres, était l'extraordinaire
soumission des convives et leur fanatisme à trouver dans le moindre propos de
Gurdjieff enseignement et parole d'évangile. Pour moi, sans mot dire, je
blasphémais intérieurement. Ému que j'étais de la truculente charité de ce
vieillard, de cette énorme corvée qu'il s'imposait, de son attention multiple et
comme démultipliée sur chacun, de cette espèce de bonté prosaïque où le moindre
halva, le moindre cornichon, la cuillerée de sauce étaient un don chargé de
sens, plein d'intention pour tel ou telle, je ne pouvais m'empêcher de mesurer
et sa fatigue énorme, et, dans ce décor abscons, la tragédie qui se jouait.
Pourquoi accumulait-il autant de contradictions ? Quelles règles par trop
subtiles cachaient ces règles trop grossières ? Dans ses propos où parfois, à
cause de la fatigue, de l'heure et sans doute aussi de l'alcool, se glissait
quelque bredouillage, j'étais loin d'attendre (comme faisaient certains, avec
une effronterie de voyeurs) qu'il fasse mouche à tout coup. Au contraire, après
trois quarts d'heure où rien de notable ne s'était passé (sans pourtant que je
puisse relâcher mon attention requise par tant d'objets), quand tombait de sa
bouche quelque mot violent, quand, sans que rien le fasse prévoir, il s'en
prenait à l'un des convives de la façon la plus personnelle ou la plus
universelle, j'admirais alors et la péripétie et le rebondissement des répliques
et, finalement, l'émotion qui se dégageait. D'une façon ou d'une autre, chacun
sortait de là, remué, épris, exorbité.
Tandis que dans le « travail » solitaire, rien ne venait contrôler notre degré
d'objectivité et de sérieux. au cours de ces agapes, il devait se produire une
réaction en chaîne où rien n'avait plus de sens commun. Manger devenait un acte
énorme. Parler aussi. L'échange de deux répliques, d'une place à l'autre,
ressemblait à un lancer de couteaux. Chacun se prenait dans les phares de
quelque belvédère, pincé en flagrant délit d'évasion. Il était ramené entre deux
baïonnettes. Même le verre d'alcool, à défaut d'épreuve par le fer rouge ou le
oison, devenait une sorte de jugement de Dieu. A quoi peut prétendre, dans
l'avancement de sa vie intérieure, quelqu'un qui n'a pas le bon esprit de se
laisser saouler ?
Cette Grande Beuverie - faut-il le dire, cela scandalisera-t-il quelqu'un ? -
en rappelait une autre. Il était impossible de ne pas évoquer la Cène. Nous
appartenions à une image d'Épinal, mais a une Image sainte. Animés à la trique,
nous participions à des agapes tragiques. Nous mettions la main au plat avec un
Maître. Le personnage de Judas ou du disciple bien-aimé crevait les yeux. Le
camarade banquier, au visage illuminé par cette vodka qu'il détestait (vous
porter encore toast Directeur, vous rien boire), mais indéfectible, c'était
Pierre. Il y avait des Marie-Madeleine pâmées, des Marthe incorrigibles, des
Nicodème navrants de bonne volonté. Gurdjieff était-il conscient de ce
rapprochement ? Ainsi l'acte de manger, il suffisait de l'entourer d'égards,
d'en fixer les rites, même incongrus, pour que s'impose irrésistiblement l'idée
de communion.
Dois-je le dire, cette expérience - de celle qui a fait couler sur Gurdjieff l'encre la plus fielleuse de nombreux idiots, sûrement hors
catégorie - restait le secret de chacun. De même qu'il n'y a pas de confidences
entre communiants sur leur action de grâce, il n'y a jamais eu, à ma
connaissance, entre les convives, de bavardages sur ces repas. Si j'en parle
ici, c'est presque à ma surprise propre et avec gêne. Mais comment me dérober à cet aspect indispensable du témoignage ? Tandis que dure la controverse
séculaire sur les espèces, je suis bien obligé de constater que la manducation
d'une espèce (cornichon et piment) peut devenir, a force d'attention et de
tension humaine, sans recours à la magie, à la moindre transe collective,
l'entrée dans le monde de la communication. Si je dis communion c'est pour
signifier l'ébauche d'un sacrement : non de l'extérieur et par analogie, mais de
l'intérieur par adéquation de l'expérience spirituelle et sensorielle.
D'autres auraient exploité ce résultat. Gurdjieff faisait la preuve par neuf de
ses théories. Tout est nourriture, tout dépend, dans ce qu'on mange, de ce qu'on
est capable d'assimiler. Cette manducation universelle va vers la destruction ou
la vivification selon qu'elle est conforme aux lois du monde, aux soins de la
paternité divine.
L'argent dont parlait si souvent Gurdjieff (inutile de répéter ce que l'on a dit
mille fois sur l'analogie, équivoque d'ailleurs, du rôle de l'argent chez Gurdjieff et chez les psychanalystes), l'argent que coûtaient toutes ces
nourritures, le fait qu'elles étaient distribuées aux dignes et aux indignes
signifiait, de la part du Père, une sorte de blessure faite constamment à son
Trésor. La profusion de l'hôte, le gaspillage frénétique auquel il se livrait,
(jeune, il brûlait tous les soirs les roubles, afin de plonger le lendemain le
Groupe et lui-même dans le dénuement et le dénouement nécessaires) associaient
le mépris et le prix de l'argent. Sur sa générosité inépuisable grinçaient les
accords faux de l'avarice et du marchandage. Il y avait donc application à la
face de tous, au banc de communion, gagée par la consommation sensorielle, de la
loi de l'offre et de la demande, de la relation de l'hôte à l'invité.
Même relevée à la manière orientale, garnie d'aromates choisis, il n'est pas
vrai, comme le disaient quelques-uns, que la cuisine de Gurdjieff ait des vertus
spéciales. Les concombres étaient bien russes, les loukoums grecs, les
pastèques espagnoles. Mais il n'était pas indifférent que la terre entière soit
conviée à alimenter le festin, solidement orchestré par l'arrière-boutique.
L'idée que Gurdjieff jouait à la fois le rôle de mon grand-père et du Christ ne
me choquait pas du tout. Au contraire l'idée que le Christ était nécessaire pour
aller au Père m'avait été professée bien des fois, mais si je croyais connaître
un peu le Christ, je n'avais jamais bien compris la nécessité et le caractère
étrangement passionné du Père. Le Christ avait été torturé, mais cela, même
répété par les messes, n'avait eu lieu qu'une fois. C'est éternellement et à
chaque instant que le Père souffrait. Il sustente son Monde, lui tend les fruits
de ses terroirs. Il le fait, comme un vieux Caucasien à moustaches, comme un
ancien instituteur, du temps qu'un instituteur valait bien un curé. Le vrai Dieu
à moustaches sinon à barbe, me devenait alors compréhensible. La communion au
monde pouvait se faire sous toutes les espèces à condition de ne pas être un
communiant indigne, c'est-à-dire inattentif. Le lapin, avant d'être mis à la
casserole, avait souffert, s'était vu attacher au bec de la pompe pour une
agonie dont l'enfant que j'étais n'avait pas tort d'être frappé. Gurdjieff
n'enseignait pas de se priver de viande, il montrait ses solides canines et
acceptait d'occuper la situation humaine, à sa place, non si élevée, dans
l'échelle de la création. Mais si le lapin avait souffert et si le Père
souffrait, si tous ces trésors étaient mis en communication et ce, à travers la
légèreté on la muflerie des convives, c'est qu'il s'agissait de la consommation
du plus grand mystère du monde, de l'universelle manducation. Comme on le voit,
nous étions loin des pains azymes soigneusement blanchis et désodorisés pour
notre édification. C'étaient des sauces, celles mêmes dont il est écrit : celui
qui met la main au plat avec moi trahira.
Il n'est pas de fois où l'image de la sainte Cène me passe sous les yeux, que je
ne revive les instants de chez Gurdjieff. Le tableau de Léonard a été ruiné, la
peinture s'en est décomposée, faisant ici et là des silhouettes grimaçantes,
hideusement déformées, mais le mystère du tableau reste. Il suffit de quelques
traces de peinture, même pourrie, et la présence du Christ et de ses compagnons
surgit telle qu'elle illuminait encore l'œil du peintre. Assiste à la Cène qui
veut y assister, qui ouvre l'œil. Les Cènes, hélas, comptent toujours dans les
derniers moments des Maîtres : elles vont être leur Mémorial.
Tandis que chez Gurdjieff, je faisais le goguenard, sachant bien que ces
instants m'étaient donnés comme une grâce inestimable, dorénavant, je n'assiste
plus à la messe, sans me remémorer sa présence. Ne m'avait-il pas invité aux
dernières heures du Cénacle ? Ne m'a-t-il pas appris à ne plus mépriser aucune
des hosties de la terre ?
Le moderne thaumaturge meurt dans son lit. Sans doute est-ce, pour l'époque, un
peu insuffisant. Ni ciguë, ni hysope, ni gaz par conséquent. Peut-être une
cirrhose du foie. Une mort naturelle.
Un enterrement, un peu plus russe que d'autres. La rue Daru est un îlot parisien
de l'Atlantide slave, abîmée dans la séparation. Puis fleurs et couronnes,
Fontainebleau-Avon. O Institut pour le développement harmonieux de l'homme ! O
Katherine, en vain, tu as écrit tes petites lettres à ton homme de lettres, à
ton Middleton de mari. C'est Gurdjieff qui vient t'y tenir compagnie.
De belles pleureuses. Je suis curieux du goût qu'auront mes larmes. Je m'y
connais en crocodile. Observé entre deux lames de microscope, ce n'est pas beau
une larme.
Je considère ce visage mort que j'ai essayé de fixer, que j'ai si peu connu, si
mal interrogé.
Je pleure.
C'est de l'eau pure.
Crever comme un chien. Et toi George Ivanovitch, as-tu sauvé ton âme ? L'as-tu
extraite des matières lourdes ? Des digestions mortelles ? De l'échec des sens ?
A force d'attention, as-tu forcé la palpitation de l'énergie ? Dieu t'a-t-il
aspiré ?
Qui attendait de l'inhabituel, qui espère, au quarantième jour, quelque prodige
thibétain ? Il y a la balle perdue. Seul ressuscite un nouveau Christ.
Le moderne thaumaturge n'est qu'un homme.
Toutefois, il ne crève pas comme un chien. Il comprime dans la mort, pour un
mouvement difficile, indéfini, des muscles extraordinairement retors. Une force,
derrière le masque si calme. Un regard, derrière les paupières qui ne
s'ouvriront plus. Ce regard, nos pupilles font fixé. Assimilée aussi cette
nourriture. Qui n'a pas dérobé pour son œil une pépite ?
Une lois de plus le fil est rompu avec l'an moins cent mille. La piste bute
aussi sur l'avenir. « Vous voilà dans de beaux draps », a-t-il murmuré avant de
partir.
La spirale que tu dessinais pour nous montrer où vont tourner nos évolutions en
ligne droite, le vois déjà à ton chevet que la branche s'en incurve. Ils vont te
transformer en épouvantail, en momie, en pape, en idiot ordinaire, peut-être
même en philosophe.
De chercheur plus effronté de Dieu, de païen plus ambitieux de son âme, je n'en
connaîtrai plus. Pascal et Proust qui s'ignorent, Descartes et Rabelais, Lucrèce
et Gulliver, Tobie et l'Ange, Copernic à moustaches, Jules Verne du Bon Dieu, je
te salue dans ton repos ! Si c'est le Christ qui mène au Père, c'est toi qui
m'as mené encore une fois au Christ. D'autres ont dessiné des signes, enseigné
avec des mots : tu t'es donné toi-même, tu as ébauché la symphonie de la
Vigilance créatrice, de l'Attention inconcevable.
Qui a osé ta vie ? Et qui l'accomplira ?
De vraies larmes pour finir, tu as tirées de moi, monsieur Gurdjieff.
J'ai dû t'aimer.
Post-scriptum. - Qu'on mette en doute ma clairvoyance, ma compréhension, ma foi,
voilà qui serait juste. Le témoignage vaut ce que vaut le témoin. Mais étant ce
que je suis, voici ce que j'ai vu, senti, compris, et je n'ai d'autre devoir que
de témoigner selon cette vérité qui est mienne, et qui est seule vivante, et
qui, comme tout ce qui est vivant, porte en soi sa destruction et sa réparation,
son ferment et son venin.
Pour ou contre Gurdjieff ? Les deux, bien sûr. Comme on est pour et contre Dieu,
pour et contre soi-même, pour et contre sa propre vie. L'hagiographie est un
genre différent. Se scandalise qui voudra. Si tout était si clair, il n'y
aurait, depuis cent mille ans, qu'une explication, qu'une morale et qu'une foi.
Plus précisément, il n'y aurait pas de foi. Ouvrez Ouspensky et dites si vous
êtes pour ou contre. Qui avale d'une seule traite la cosmogonie gurdjievienne,
et qui la recale d'un haussement d'épaules, est, à mon sens, aussi coupable. Et
surtout, aussi peu sérieux. Qui aborde Gurdjieff, mort ou vif, sans tremblement
ou sans respect, est également naïf. D'un homme pareil on prend et on refuse, on
se défend et on adopte. On se bat avec. Se battre avec Gurdjieff (et non
contre), c'est le comprendre, le connaître, et pour tout dire l'aimer.
Quant à faire de lui, surtout mort, une statue de Saint-Sulpice, un pain d'épice
bénit, c'est la plus sinistre farce que les bien pensants, surtout gurdjieviens,
peuvent perpétrer. C'est, proprement, lui manquer de respect.
Cependant si, dans cette époque particulièrement confuse, où aucune attitude ne
semble plus avoir de sens, il faut se préoccuper du qu'en pensera-t-on, et
soucieux des remarques de l'évangile, veiller au scandale, non des docteurs,
mais des petits, il faut ajouter ceci :
Qui veut profiter de la vie et de l'œuvre de Gurdjieff doit tout d'abord se
décrasser l'esprit et le cœur des habitudes d'une logique bornée, d'une morale
de la peur. Les âmes en quête s'alignent volontiers sur des précédents. Les
grands exemples leur sont toujours de funestes mirages. Avance intellectuelle,
et nous voilà philosophes révérencieux. Engagement dans l'action, et nous voici
dans l'héroïsme. Don du cœur, primat du sentiment, et nous sommes religieux. Pas
de mélange des genres.
Voici Gurdjieff. Ni sang, ni larmes. Et, pour ma part, rien qu'une mauvaise
encre. Voici Gurdjieff. Lutte à main plate. Pas de prestige, ni d'engagement. Ni
émotion, ni révérence. Vous en êtes pour votre faim, votre rapacité, votre
terreur. Vous ne serez pas, non, pas consolés, pas rassurés, pas illuminés. Vous
ne trouverez qu'un homme qui vous fait sentir à quel point c'est d'être un
homme, et un homme seul.
On ne vous demande pas si vous êtes bon, si vous êtes intelligent, si vous avez
la foi. Peut-être vous demanderait-on, au besoin, si vous êtes courageux. On
vous demande si vous êtes, tout court. C'est une telle question qu'il faut bien
prévenir que le vertige vous attend et qu'il vaut mieux, si cette excursion ne
vous paraît pas absolument indispensable, vous abstenir. On peut très bien vivre
comme ça. Et il vaut mieux vivre en existant peu, que de ne plus exister du
tout, parce qu'on est trop curieux et que le vertige vous a vidé de votre
semblant d'être.
On peut aussi en revenir, et dire, comme de la haute montagne, que c'est trop
haut et que sans un bon guide... et même avec un bon guide ?
On peut aussi, sachant qu'on risque gros, persévérer.
Mais présenter l'expérience de Gurdjieff sans en décrire les dangers, sans
esquisser un geste de mise en garde, c'est vraiment trop bête, et trop
malhonnête. Et c'est prendre Gurdjieff pour un enfant de chœur.
Quant aux croquis humoristiques, en marge de ce témoignage, et aux quelques gros
mots que la vérité historique m'a contraint de citer, qui s'en offusque ne
possède pas, je pense, le minimum d'humour qu'il faut pour s'entendre avec
Gurdjieff. Je crois qu'ils s'attristeraient l'un et l'autre de leur rencontre,
même posthume.
Qu'enfin, on ne distingue pas dans la pâte même du papier le filigrane aussi
discret qu'indélébile, de mon respect, de ma reconnaissance c'est que je ne suis
qu'un fieffé maladroit, et c'est bien possible.
Encore une remarque.
Ce témoignage n'avait de sens, pour moi, que s'il était complété et étayé par
d'autres, entendez des témoignages de gens qui eussent réellement travaillé avec
Gurdjieff (et si possible ni écrivains ni journalistes).
Par définition, ces gens-là ne savent pas écrire, ne sont pas faits pour écrire,
n'écrivent pas volontiers. Ils auraient pu essayer. D'autres, qui étaient à la
fois écrivains et disciples sont morts. En particulier Luc Dietrich et René
Daumal. J'ai assez connu Luc pour penser qu'il eût sûrement écrit. Je n'ai pas
connu Daumal et ne puis rien en dire. Or ce livre a été loyalement ouvert par
Louis Pauwels à tout témoignage. Je ne devais pas être le seul des « disciples »
à y faire figurer ma petite, maladroite et ridicule expérience. Ce que je n'ai
pas dit, pas su dire, déformé, ou pas compris, d'autres auraient dû l'exprimer.
Ils se sont abstenus.
Pour les vivants, cela les regarde. Pour les morts c'est plus grave. Les morts
sont bâillonnés, comme toujours, par ceux qui se croient leurs légataires. Ce
qui fait que ni Dietrich, ni Daumal ne figurent ici dans ce qu'on aurait pu
tirer de leurs notes de plus indispensable. En leur nom, le plus méprisant refus
a été opposé.
Dans ce mépris, je m'enrobe volontiers, avec un vif sentiment de satisfaction
apostolique. Gurdjieff m'a trop réappris le Christ pour ne pas me sentir mieux
auprès du publicain, fût-il journaliste, en pleine foule, fût-elle non initiée.
Je ne voue les charbons ardents à personne, mais je conseillerai charitablement
à ceux qui détiennent dans des cartons jaunis la pensée frémissante des morts,
de se défaire au plus vite de cette matière violente dont le seul héritier
légitime est, au-delà de toute propriété (même et surtout littéraire), tout le
monde, c'est-à-dire mon prochain.
Pour ce qui est de mon prochain, je le supplie de ne pas en rester à un
témoignage aussi insuffisant que le mien. Ces morts finiront bien par parler et
parmi eux Gurdjieff lui-même, dont l'œuvre abrupte (delà publiée en anglais) le
décevra d'abord, avant de lui ouvrir, cruellement et magistralement, des yeux
neufs, s'il veut bien, lui aussi, faire sa part du « travail ».
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