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G R E G O R |
Paul Gregor 1909 - 1988
Extrait du site : http://membres.lycos.fr/hermeticum/sommaire.html
Né en Yougoslavie en 1909, Paul Gregor a toujours fait preuve d'un éclectisme pour le moins surprenant. D'abord juge d'instruction à Belgrade, il a été ou est encore imprimeur, professionnel de tennis, chercheur de pierres précieuses, directeur de théâtre, producteur de films, éditeur, attaché de presse auprès de la légation yougoslave à Rio de Janeiro, explorateur, journaliste, camionneur, écrivain, dramaturge, cinéaste, etc.
Journal d'un sorcier
Paul Sebescen (1909-1988), dit Paul Gregor, s'était fait connaître dans les milieux ésotériques français par la publication en 1964 d'un étonnant témoignage sur la sorcellerie brésilienne, à savoir la macumba. Il avait été initié dans sa branche dite kwimbanda, celle considérée comme la plus «noire». Une sorcellerie étrange, à mille lieues des conceptions de la modernité occidentale. Ce témoignage, le «Journal d'un Sorcier», est aujourd'hui peu aisé à trouver, surtout en édition originale. Il est heureusement disponible sur ce site. Voici un interview que j'ai réalisé deux ans avant sa mort, publié en Automne 1998 dans la seconde livraison de la revue "Occulture".
PHILIPPE PISSIER: Paul, tu es l'auteur du «Journal d'un Sorcier» et de «Lettre d'un Sorcier au Pape», autoédités en 1964, ouvrages qui eurent à l'époque un certain retentissement en France. De nombreux bruits circulaient jusqu'ici au sujet de ta «disparition», bien des personnes te croyaient mort au fin fond de la jungle brésilienne ou quelque chose du même goût... Pour un cadavre, tu me sembles bien portant!
PAUL GREGOR: Comme disait Bernard Shaw: «Les rumeurs au sujet de ma mort étaient fortement exagérées». Dans tous les cas, cela aurait été absurde de disparaître si jeune: je n'ai que 77 ans et je suis bien décidé à vivre plus longtemps grâce aux pratiques de la macumba. Par ailleurs, je demeure convaincu que l'homme peut vivre jusqu'à 150 ans, que son âge normal est de cet ordre-là.
P.P.: Pourrais-tu nous spécifier quels sont les éléments, dans ce grand fourre-tout qu'est la macumba, pouvant être à l'origine de pareille longévité nous rappelant les patriarches de la Bible ? L'action de certaines plantes ? Une discipline mentale ? Le curieux libertinage ascétique dont tu parles, que tu nommes aussi psychosynthèse sexuelle ?
P.G.: Nous nous trouvons sur un terrain glissant, dangereux, où l'on peut s'enfoncer jusqu'au cou, pour nous retrouver en compagnie des diables brésiliens! Nous abordons la question de la branche dite «satanique» de la macumba, cette bizarre et peu connue magie brésilienne. Certes, il arrive d'utiliser des plantes hallucinogènes mais, sans être puritain pour un sou, je n'ai jamais aimé les drogues et les ai évitées. De toute manière, elles ne sont pas nécessaires. Car, parmi les méthodes à employer en compagnie du «diable en chef» de la macumba, Exù pour ne pas le nommer, il en est d'autres, nous permettant notamment de rajeunir. Car qu'est-ce que la jeunesse ? C'est la vivacité de l'imagination, la vivacité des émotions, la poésie des pulsions vitales. Et quelle pulsion vitale plus forte, plus profonde que l'excitation sexuelle ? Là se trouve la clé d'une très longue jeunesse. Vieillir comme un vieillard, qui cela peut-il intéresser ? Mais vieillir avec des émotions et une imagination d'adolescent, c'est autre chose, ça devient plus intéressant. Monsieur Exù, le «diable en chef» brésilien, est quelqu'un de très intéressant. Et c'est mon copain.
P.P.: En gros, le système magique que tu appelles «psychosynthèse sexuelle», et que tu as construit à partir de tes expériences dans le domaine de la macumba, n'est-il pas proche de la discipline indienne connue sous le nom de «tantrisme» ? Peux-tu approfondir le côté technique de cette «psychosynthèse sexuelle» et, par là même, nous dire un mot de ton dernier ouvrage faisant suite au «Journal d'un Sorcier», à savoir «Magic + Sex = Religion?», venant de paraître en Angleterre ?
P.G.: Il s'agit bien d'une discipline (bien que mon tempérament anarchiste n'aime pas trop ce mot-là) et dans le «Journal d'un Sorcier», j'avais commencé à expliquer cette technique, j'y parlais «d'ascèse libertine» ou «libertinage ascétique». Il s'agit d'un style de vie qui est la clé, la solution à bien des problèmes pouvant sembler insolubles. Le fil d'Ariane permettant de se retrouver au milieu des pulsions sexuelles, c'est un acte consistant à canaliser. Or, pour canaliser mettons un torrent, il nous faut déjà ce dernier. Au-delà du charabia d'une magie exotique, qui atteint cependant les grandes profondeurs d'une réalité cachée, ignorée de l'humanité, se trouve une sorte de «gymnastique mentale» que chacun peut pratiquer selon ses talents. Il y a moyen de sortir de cette vie ordinaire plus ou moins grise et sans intérêt, qui fait que les gens se laissent mourir, laissent mourir leur imagination et du coup invoquent la mort. La gymnatisque en question repose sur une alternance entre chasteté et sexe. Certaines personnes de ce pays, à la lecture du livre, l'ont mise en pratique et ont réussies à se guérir de maladies réputées incurables, ou ont augmenté considérablement leur tonus vital.
P.P.: Ton livre semble effectivement avoir eu un beau succès en Angleterre puisqu'il a déjà passé la barre des 40.000 exemplaires. Au sujet de l'aspect thérapeutique de ton «ascèse libertine», cela nous rappelle bien évidemment Paracelse qui mettait des jeunes filles dans le lit de vieillards malades et bien incapables de leur rendre hommage. Cependant, cette présence à leurs côtés déclenchait un fort courant imaginatif dont les vertus certaines les pouvaient conduire à un rétablissement plus ou moins prompt.
P.G.: Tu parles de choses de plus en plus reconnues par la médecine la plus rationaliste, la plus sceptique qui soit. Cela relève de la psychosomatique, science qui étudie les rapports entre esprit et corps - car cette dualité existe malgré tout, comme je le démontre d'ailleurs. L'influence de ta pensée, de tes émotions, sur ton métabolisme, sur toutes les données corporelles, elle existe. Mais où commence l'influence de l'esprit, où finit celle du corps, il s'agit de choses à démêler et je les démêle, et je démontre que l'influence de l'esprit sur le corps est de loin plus importante que la réaction de la matière brute dont est constitué notre enveloppe charnelle. Tu m'as parlé de tantrisme, tout à l'heure: il est certain qu'il n'y a pas de rapports géographiques ou ethniques entre les indigènes brésiliens d'origine africaine ou indienne et le tantrisme hindou. Mais on retrouve des choses identiques chez les uns et chez les autres, à tous les points du globe, comme s'il y avait une unité de l'esprit universel de l'humanité. Ceci dit, il me semble qu'il y a une certaine différence entre le magicien brésilien et le mystique hindou: là où le mystique hindou accède à un état de conscience supérieur à la normale, là où il se dirige vers une paix contemplative, vers le nirvâna, le magicien brésilien, lui, plein d'une explosive et dramatique vitalité, gothique dirais-je, qui se précipite vers l'avant, vit d'une façon beaucoup plus baroque, pleine, rabelaisienne, gargantuesque même. Gargantuesque à certains moments, car toujours il retombe dans une ascèse temporaire elle aussi. Il s'agit des mêmes disciplines mais le but semble diverger.
P.P.: La situation exceptionnelle que ton œuvre occupe dans la littérature ésotérique française est notamment due à cette exubérance que l'on peut considérer comme un signe de bonne santé mentale, ce qui te distingue de tous les mystagogues pudiques dont le discours pontifiant sent la charlatanerie et l'inculture. Tu te moques d'ailleurs de ces calotins et de leur «sens du secret», quelque part dans le «Journal d'un Sorcier». Tu sembles fortement tenir à ce que tous les arcanes soient révélés, permettant ainsi à tout un chacun de vivre au maximum de ses possibilités. C'est une optique que l'on peut qualifier d'humaniste, je dirais même qu'il s'agit d'une sorte d'humanisme nietzschéen. Qu'en penses-tu ?
P.G.: Je suis d'accord, tu as intuitivement deviné ce que je sous-entendais. La discipline qu'est le contrôle de la sexualité, engendrant une incandescence de la vitalité, nous permet de vivre dans une autre dimension. Je parlerais même d'un «romantisme réaliste».
P.P.: Il s'agirait pour chacun d'écrire sa vie comme on écrirait un roman ?
P.G.: Bien sûr, un roman. Ou un film en trois dimensions, un film qui sort de la toile et prend place autour de toi et auquel tu participes, ce qui est parfaitement possible. Le paradis est à portée de main, il y a simplement des préjugés, une certaine inertie, des lenteurs et des lâchetés de la pensée qui empêchent de l'atteindre. Sais-tu ce qu'en disait l'un des Pères de l'Eglise, aux tout débuts du christianisme, lorsque ce dernier était, disons, plus romantique ? Violenti rapiunt inut: les violents raviront cela.
P.P.: En fait, tu ne te considères pas comme un ésotériste ?
P.G.: Au diable avec ce mot! Au diable tous les mots voulant emprisonner le sens. Esotérisme et vie réelle se confondent, c'est l'imagination audacieuse qui «fait sauter» les formes et nous fait accéder à cette vie complète qui est celle de l'esprit ne pouvant s'éteindre. En effet, l'exaspération de la sexualité contrôlée, canalisée, nous amène à cette espèce d'état spirituel. La mort est un fantasme que nous tentons d'exorciser, mais elle n'existe pas.
P.P.: Cette magie du Brésil qui mène à cet état, non seulement tu la décris amplement dans tes ouvrages, mais tu adaptes ses exubérantes pratiques à l'usage de l'européen moyen.
P.G.: A vrai dire, il n'est pas du tout nécessaire, pour arriver à certains états de conscience (et en même temps à certains états de l'organisme) tout à fait exceptionnels, d'hypnotiser - comme je l'ai fait! - des serpents géants ni ne participer à la minuit, dans des cimetières, à des sacrifices sanglants. Pas nécessaire non plus de voir surgir de tombes ouvertes des mortes-vivantes, c'est-à-dire des filles-zombies, hypnotisées, qui se sont soumises avec un certain plaisir pervers à ces cérémonies étourdissantes, qui ont enduré avec un certain masochisme les légères incisions de rasoir sur leur peau satinée. Tout ça, ce sont des choses extérieures. Mais il y a un contenu essentiel que j'ai traduit dans le langage articulé de l'homme moderne, de l'européen, lequel contenu m'a permis de survivre à des excès invraisemblables, à des maladies qui m'auraient détruit, à des morsures de serpent même.
P.P.: Tu insistes beaucoup, dans tes livres, sur le recyclage des énergies sexuelles. Peux-tu nous en révéler les mécanismes et notamment nous dire quels y sont les rôles respectifs de l'hypnose et de l'imagination érotique ?
P.G.: Pour exercer une influence à distance, qu'il s'agisse d'affaires, de haine ou d'amour, il est nécessaire que le sorcier, ou mettons l'émetteur d'ondes magnétiques, s'hypnotise d'abord lui-même, qu'il s'immerge dans un léger état de transe. Et à cette fin, qu'active-t-il? Sa volonté ? Non. La force de la volonté n'est qu'un sous-produit de l'imagination, une imagination brûlante, entraînée, qui voit clairement le but à atteindre, le colore des vivantes couleurs d'une réalité projetée devant lui. Car l'imagination, on peut l'éduquer ; comme on éduque le corps, comme on développe les muscles. Et c'est précisément cette force qui fait exploser les réserves accumulées dans le secret de l'organisme et de notre subconscient.
P.P.: La toute-puissance de l'imagination est d'ailleurs prouvée par les exploits des acrobates...
P.G.: C'est très simple. Imagine-toi une planche longue d'une trentaine de mètres, large au maximum de trente centimètres. Pose-la par terre: peux-tu marcher d'un bout à l'autre de ces trente mètres ? Pas de problème. Mais mets cette même planche, toute aussi solide, entre deux tours d'une hauteur vertigineuse, mettons cinquante mètres, et essaie maintenant de faire le même parcours au-dessus du vide. Il y a hélas de fortes chances pour que tu te casses la figure, mais pourquoi ? Parce que tu t'imagines que c'est l'abîme qui t'appelle, t'aspire ? Mais c'est faux, c'est ton imagination qui te fait croire ça. Tu penses que tu vas tomber et tu tombes, c'est l'imagination qui te précipite dans le vide. Or l'acrobate a entraîné son imagination et cette planche entre les deux tours, il la voit gisant toujours à terre et sait qu'il n'y a pas le moindre danger.
P.P.: Dans tous les cas de figure, il y a beaucoup de gens qui ont entraîné leur imagination sans passer par les sanctuaires magiques de la Kwimbanda, et qui exercent sur les autres une influence à distance d'une manière tout à fait inconsciente.
P.G.: Absolument. Il est facile d'obtenir la preuve de cette influence à distance dans n'importe quel autobus. Ca a dû t'arriver, ça arrive à tout le monde. Tu regardes une belle fille située à cinq ou six mètres devant toi, tu fixes fermement sa nuque et la désires follement, qu'arrive-t-il alors ? Dans neuf cas sur dix, elle commence à agiter la tête et à se toucher la nuque, exactement comme si ton regard était composé de pointes ayant touché sa peau, et elle finit par se retourner. De quoi s'agit-il ? De la même chose dont je parle sans cesse, mais en miniature. Ca rejoint ce que disait le génie Paracelse: «Tout corps agité par des émotions et des désirs violents exerce une influence, ne serait-ce qu'à distance, sur d'autres corps habités par des passions moins intenses».
P.P.: Cette gigantesque source d'énergie qu'est le désir, lorsqu'il est maîtrisé, et en quelque sorte téléguidé, se trouve de fait disponible pour le meilleur comme pour le pire. On peut employer cette richesse magique à des fins très éloignées de la thérapeutique: tu as certainement plein d'anecdotes à ce sujet vu le temps que tu as passé au Brésil, ce pays dont tu dis quelque part qu'il est celui «de la douceur et de l'horreur secrètement mariées».
P.G.: Je vais te raconter une histoire qui s'est passée à Bahia, une vieille ville brésilienne qui est un peu le Vatican de la sorcellerie car elle est pleine de «candomblés», de sortes de «couvents de sorciers». Ceux-ci se trouvent dans de vieilles maisons portugaises, quelque peu en ruines, quelque peu envahies par la végétation tropicale... Dans un pareil décor, je connus une fille de cette ville qui s'adressa à moi en raison d'une maladie dont elle était atteinte et que n'arrivait pas à diagnostiquer le médecin. Elle croyait avoir des ulcères, avait de terribles crampes d'estomac, elle dépérissait à vue d'oeil et pourtant les médecins ne constataient aucune anomalie, les radiographies ne révélaient rien. Or, elle était persuadée qu'une «sorcière», Amalia, l'avait envoûtée. Celle-ci était une quarteronne d'environ cinquante ans mais étonnamment bien conservée, élégante à sa façon avec ses grands yeux brûlants, et elle était effectivement sorcière - je la connaissais bien. Je suis donc allé la voir dans sa vieille maison de pierres, aux si vastes arcades et colonnades portugaises, et commençai à l'y entretenir de choses diverses tout en devisant, plaisantant... Et par une technique que je connais, j'ai réussi à l'hypnotiser, à l'endormir sans qu'elle s'en rende compte - il y a des trucs pour ça dont je parle dans mes livres. En état de transe, et sous mes injonctions, elle m'a raconté tous ses secrets. Et j'ai alors découvert tout son arsenal d'armes magiques. Voici ce qu'il y avait: sous une dalle de la cuisine se trouvait un orifice contenant un énorme crapaud-buffle, d'une laideur dépassant celle des membres connus de son espèce, il était absolument horrible! Et, à côté du crapaud-buffle, dans le même trou, se trouvait un récipient de verre, rempli d'un liquide brunâtre très douteux, où baignait une statuette grossièrement travaillée dans le bois, et cette statuette évoquait cependant l'image de ma cliente, tout à fait identifiable, qui se croyait envoûtée et l'était en effet. Je me mis à chercher un peu plus avant et trouvai au fond de la cuisine un passage, masqué par un rideau, grâce auquel on gagnait une espèce d'alcôve, et là, mon vieux... il y avait l'autel de la macumba, il y avait l'idole aux douze pénis, il y avait les colliers en dents de crocodiles, il y avait surtout au sol ces petites pyramides d'encens dégageant une fumée hallucinogène... et érotiquement très excitante. Moi, je regardais tout ça, la sorcière endormie, et me mis à rire: car je savais pertinemment que tous ces objets étaient parfaitement innocents, n'émettaient rien, n'envoûtaient rien. C'était la sorcière qui avait besoin de ces stimuli, son imagination avait besoin de s'ancrer dans un pan de la réalité: ces objets étaient réels, elle les voyait et croyait à leur vertu magique. Et elle les employait pour se projeter dans un état de délire - comparable à un cyclone, car un système nerveux, un cerveau, aux bords de la folie, ça te peut déclencher des ondes magiques ou hypnotiques, peu importe le nom, mais c'est comme un typhon qui peut frapper de loin. Et alors j'ai suggestionné, sous transes, cette sorcière, et elle s'est réveillée sans se douter de rien. Quant à ma cliente, au bout de quarante-huit heures, elle se portait comme un charme. Pour ce qui est d'Amalia, elle était réputée pour avoir tout un harem de charmants jeunes garçons qui la poursuivaient, qui étaient amoureux de cette personne un peu vieille. Mais comment faisait-elle ? Elle employait ces techniques de la macumba que je ne cesse de révéler dans mon œuvre.
Entretien réalisé à Londres en 1986.
Paul Gregor
Journal d'un sorcier[ Paul Sebescen Éditeur / 12, rue du Square Carpeaux, Paris / © by Paul Sebescen, Paris, 1964. ]
Il a fallu que j'invente ce mot. Ce que j'ai à raconter se situe en effet, sur un plan assez étrange.
Dans ses perspectives le passé ne s'évanouit pas tout à fait, et l'avenir n'est pas entièrement inconnu. Ces deux temps coexistent, en quelque sorte, dans un présent magique.
Si j'étais pompeux, je parlerais de la présence de l'éternité. Mais d'autres l'ont fait à ma place. Mon aspiration est différente. Si je visais à une originalité, elle consisterait à raconter des choses compliquées d'une manière plus simple qu'on ne l'a jamais fait.
J'avais vécu pendant des années, habité parles énergies d'arcanes magiques.
En écoutant ma voix on devinera la sincérité de mon scepticisme et la férocité de mon refus d'être dupe. Expérimentateur de l'occultisme, j'avais préféré refaire cent fois une expérience plutôt que de me leurrer.
Mais je suis sûr, comme je suis sûr de l'existence d'une table sur laquelle je m'appuie, que ces arcanes correspondent à une réalité. Leur possession procure des richesses et des pouvoirs souvent, des amours quelquefois, des vengeances glaciales toujours.
Une parenthèse. Ne sont pas magiciens tous ceux qui le prétendent ou pensent l'être. D'autre part, la majorité des vainqueurs et des puissants sont sorciers, sans l'affirmer ou même sans le savoir. Ils accomplissent les rites des ténèbres instinctivement, inconsciemment. Dans ce contexte, un personnage comme celui d'Hitler mériterait des chapitres. Je le sais et je le montrerai qu'il y a de la sorcellerie un peu partout, surtout là où on en parle fort peu.
C'est dans la nature des choses. Ce ne sont pas que les prestidigitateurs qui refusent de révéler leurs tours. Les propriétaires des chevaux dopés qui gagnent des courses ne tiennent pas non plus à la publicité. Aussi peu que les puissances mondiales quant à leurs armes secrètes. Les chercheurs de pierres précieuses qui,dans leur solitude, ont trouvé un riche filon se gardent bien d'en divulguer l'emplacement.
Dans le cas de la magie il s'agit, en effet, de filons et d'armes secrètes et de bien d'autres choses semblables.
En y pensant certains mots s'imposent à mon esprit. Tels que : sang, sacrifice, horreur maîtrisée.
Car la magie n'est ni noire, ni blanche. La couleur de la magie est rouge. Avec quelques lueurs argentines. Reflet des étoiles. Pressentiment d'une libération cosmique.
Mais pour revenir sur terre : voici mon intention. Je veux montrer, au cours de ce récit, le fonctionnement et la naissance des énergies supra-normales, d'une manière aussi plausible que s'il s'agissait d'un cours de développement de la mémoire ou de gymnastique suédoise.
Je parlerai de la magie. De sa réalité que j'ai connue. Mais entendons-nous.
Il en est de la magie comme des bruits nocturnes de la forêt vierge amazonienne que j'ai décrits. D'innombrables films ont traité le même sujet. Aucune bande sonore n'a enregistré rien qui ressemble à ce que je raconte. Le tintement constant et affolant de ces innombrables clochettes qui font vibrer les ténèbres de la jungle n'a jamais été mentionné.
Et cependant je n'ai ni inventé, ni créé la race des crapauds forgerons qui produisent des sons.
Si on pose la question à d'autres explorateurs, ils admettent volontiers de les avoir entendus, de n'avoir entendu presque rien d'autre pendant les semaines et les mois de leur isolement.
Mais le public n'en saura jamais rien.
Des clochettes qui sonnent sans cesse sous les ombres de la brousse ? Cela surprendrait la clientèle. Cela bouleverserait ses idées préconçues.
Des hurlements de jaguar ? Oui. Des cris de singes ? A la rigueur. Des sonnettes dans la brousse ? Mais voyons, quel contresens!
Par conséquent, on fait hurler les jaguars et les singes dans les studios et on extirpe les crapauds forgerons des bandes magnétiques rapportées du Brésil.
Il me semble que dans ce sens-là, les descriptions de la magie sont aussi fausses que celles de la forêt vierge.
Rares sont les écrivains dotés d'une optique indépendante qui se sont fourvoyés dans la jungle de la sorcellerie. Autrement dit : les personnes qui s'empêtrent effectivement dans ses ronces, ne sont presque jamais des écrivains capables d'exprimer une réalité imprévue.
D'où la nécessité de cette introduction. Il faut que je précise mon vocabulaire. Il relève de la mathématique, qui est, comme on le sait, un langage. Je crois dur comme fer que :
La magie = Sexualité + volonté + Symbolisme fascinant.
Dans cette équation, la magie signifie une influence psychique apte à changer le cours normal des événements. Ainsi définie, elle est une institution aussi réelle que la Sécurité Sociale ou la S.N.C.F.
Il est une magie de tous les jours. Je l'appellerai plus loin : la sorcellerie de Monsieur Jourdain. On l'exerce sans s'en rendre compte, pas plus que le personnage de Molière de l'usage de la prose.
C'est l'envoûtement discret qui décide du sort de mainte négociation ou conquête amoureuse. Il constitue le thème principal de ce livre.
La sexualité dont je parlerai est un courant canalisé, endigué, décuplé par de savantes turbines. J'essayerai de montrer comment.
La volonté, le deuxième ingrédient de la formule tend à une accélération considérable du rythme vital.
Le mot anglais « switching » me vient à l'esprit. On jongle avec un grand nombre de commutateurs qui allument et éteignent instantanément le faisceau lumineux de l'attention, le braquant sur des objets variés.
Les divers Césars et Napoléons qui dictaient à une demi-douzaine de secrétaires, ne le faisaient pas «en même temps», comme on raconte candidement. Leur attention effaçait et ressuscitait de seconde en seconde et à tour de rôle l'un ou l'autre des secrétaires et les problèmes qu'il représentait.
Contrairement à l'imagerie courante, la volonté correspond à une extrême agilité de l'esprit. C'est une espèce d'acrobatie mentale. Mais tout ce qui compte ne s'obtient qu'au prix d'acrobaties.
Les Français sont sans doute un peuple à l'esprit indépendant. Quelquefois, cependant, ils subissent l'influence de préjugés pseudo-cartésiens.
C'est ce qui explique que l'autorité de Freud n'a été reconnue en France qu'avec un retard de vingt ans.
Or, les recherches psychologiques de Jung sont au moins aussi révolutionnaires que celles du créateur de la psychanalyse.
Le point de départ de mon livre est, du reste, une constatation de ce grand penseur Suisse.
La psychiatrie de notre époque, déclare-t-il, està peu près aussi rudimentaire que la chirurgie du XIIIème siècle.
Les archétypes de Jung sont des symboles communs à l'humanité et qui proviennent d'un passé immémorial. Ainsi des esquimaux qui n'ont jamais aperçu un serpent réel, en voient dans leurs cauchemars.
Il s'agit d'images quasiment magiques et qui remuent des couches profondes du subconscient. Leur influence libère des forces d'âme exceptionnelles. Aucune magie ne peut se passer de leur aide.
Au demeurant, c'est une histoire vécue.
J'ai prouvé sa réalité sur ma peau. Elle brûle encore dans mes tripes, dans mes nerfs, dans mon cerveau. Son dénouement avait, sur moi, l'effet d'un accident d'aviation. Après le choc d'un accident les pilotes hésitent avant de reprendre leur place derrière le manche à balai.
Mais c'est précisément ce choc qui me permet de ressaisir le bout du fil magique perdu il y a trois ans. Car j'avais beau fouiller les autres coins de ma mémoire, essayant d'exprimer le secret de la sorcellerie. On n'exprime bien que ce qu'on est. Ce que l'on respire et vit. .
Et les esprits de la vie future n'existeront pour les autres qu'à partir du moment où quelqu'un les aura emprisonnés pour de bon, dans la cellule violemment éclairée du langage.
Pour y parvenir il était nécessaire de revivre toute mon expérience occulte. Pendant les années de ma re-convalescence psychique, je retrouvais peu à peu une partie de mes forces qui avaient été paralysées au point tournant de l'histoire que voici.
Mais le contenu essentiel, le véritable sens de mon récit manquait. C'est le prolongement de son épouvante,c'est le goût d'une madeleine proustienne, trempée dans du sang qui me les fournit.
En me souvenant, je me sens redevenir celui que j'avais été. Je retrouve l'élan de mes décisions d'antan, l'authenticité imperturbable de mes attaques et aussi de mes fuites.
Si je suis ici, maintenant, capable d'exposer froidement pourquoi et comment, sous quelles conditions les vibrations sexuelles engendrent la magie, attirent, hypnotisent et influencent les événements, c'est parce que, subjectivement, en déroulant mon film, j'ai réussi à ressusciter mon passé, pour moi, afin de m'en pénétrer, afin de le projeter sur mon avenir.
Car je suis mauvais vendeur. J'ai besoin de croire sans aucune réserve à ma marchandise.
Et pour croire entièrement à une réalité, il n'y a qu'un seul moyen. Vivre cette réalité.
Ce que je vais faire.
La voici donc.
Il n'est pas non plus question du développement d'une nouvelle technique amoureuse.
D'abord parce qu'elle est ancienne comme le monde, encore que peu connue dans les régions civilisées.
Il paraît qu'il y a des peuplades africaines dont les sacrifices à Vénus ont ce caractère ambivalent que je chercherai à décrire.
Puis, il y a aux Indes le Tantrisme. Je ne m'intéresse pas spécialement aux philosophies orientales. C'est l'univers des sorciers brésiliens qui m'a formé. Toujours est-il qu'une facette du tantrisme est une religion érotique semblable à celle que j'avais connue. Ses origines se perdent dans les brumes de la préhistoire.
On en retrouve les traits, scabreux seulement à première vue, dans les doctrines les plus diverses. Toujours à moitié dissimulées, presque jamais poussées jusqu'à leurs conséquences logiques,comme si la conscience de l'humanité reculait devant une conclusion déconcertante.
Ainsi nous apprend-on, sans commentaire, l'étrange méthode d'Hippocrate et de ses élèves pour soigner certaines maladies.
Eh oui, c'est historique. Ils mettent des jeunes filles dans le lit d'hommes trop infirmes pour pouvoir apprécier ce médicament. Pour expliquer ce procédé, Hippocrate parlait vaguement de la transmission du magnétisme animal, de la mobilisation des réserves de l'organisme malade, par l'éveil, même incomplet, de désirs amoureux.
Puis c'est le silence et il faut chercher ailleurs pour retrouver un autre morceau de la mosaïque escamotée.
Le prêtre catholique appelé à parfaire la plus grande prouesse magique, la matérialisation de la divinité dans le sacrement, doit en principe être chaste.
Le principe du célibat est connu. Mais, d'autre part, s'il visait simplement à la pureté, à l'abstinence,pourquoi l'Eglise exigerait-elle impérieusement que le prêtre soit en pleine possession de sa puissance virile ?
A-t-on pensé aux motifs pour lesquels l'Eglise interdit l'ordination, l'initiation pour ainsi dire, des eunuques et des personnes organiquement impuissantes ?
A l'origine le sacerdoce est magie. Or, aucune magie n'est possible, sans un puissant rayonnement sexuel.
La chasteté accroît sa puissance. Jusqu'à une certaine limite. Celle-ci franchie, l'abstinence éteint peu à peu le feu d'Eros. L'ascète se détache de plus en plus de la terre. Les tentations de la chair le hantent de moins en moins. En d'autres termes, il devient ga-ga.
Pas tout de suite évidemment. D'abord il passe par des étapes de déshumanisation. Son cœur, ses sentiments se figent, se refroidissent. Il cesse d'être l'amant de la divinité.
Le mystique chrétien le reste toujours. La secrète vibration de ces transports ne s'éteint pas.
L'image de la Passion, de la souffrance et du sacrifice sanglant d'un être divin et infiniment aimable entretient chez lui,constamment, cette obscure et profonde angoisse, ce secret frisson d'où jaillit l'amour.
Cependant, les religions ont créé les cultures qui sont la base de notre monde. Sans leur inspiration nous serions restés dans les grottes.
Le divin marquis n'aurait jamais songé à s'attribuer une aussi grande influence sur l'histoire du monde. Le marquis était un créateur. Détraqué, peut-être, mais certainement pas un cuistre.
J'avoue volontiers que je préfère sa compagnie de très loin à celle de Monsieur Homais.
Leurs pieds ne perdent jamais le contact avec cette terre. Leur regard fouille les secrets de notre nature et ne se lève jamais vers un ciel ineffable.
Ils procurent des biens terrestres: la richesse, le rajeunissement, la santé, l'amour, sans se soucier d'une vie éternelle.
La torture au rasoir et d'autres qu'ils infligent de temps en temps aux esclaves de leur amour exaspèrent leur passion. Mais ce ne sont que de petits jeux cruels. Leurs victimes plus ou moins bénévoles, plus ou moins ravies, ne sont après tout que de belles petites mulâtresses.
Si leur souffrance est émouvante, en tant qu'image, elle ne peut pourtant pas se comparer à la vision d'un Dieu, fait homme, pour se soumettre à un supplice infamant d'où le mystique puise l'angoisse de sa passion perpétuellement renouvelée.
Lui aussi vit chastement à sa manière. Il aime pour ainsi dire presque chastement.
Pas tout le temps, bien sûr. Il limite sa demi abstinence aux périodes dramatiques de son activité, au temps des grandes épreuves.
Mais alors, pendant des semaines, quelquefois pendant des mois, il n'aime pas tout à fait comme le commun des mortels.
Ses étreintes rechargent et surchargent les accus de son magnétisme, au lieu de les vider.
Ceux du magicien de la brousse sont constamment en éveil. Ce qu'il éprouve à l'égard du monde en face de ses adoratrices (et elles sont belles et nombreuses) est plus qu'un insatiable et impérieux désir.
Une sensation de douceur de vivre, un bonheur sûr de soi semble couler dans ses veines en même temps que la plénitude et l'agressivité triomphante, que normalement on ne connaît que pendant les quelques secondes demi conscientes de l'orgasme, de cet éclair d'un autre monde qui s'efface aussitôt devant la morne tristesse de l'animal vidé de sa substance magique. Oui magique, car la transfusion d'éléments organiques n'est qu'une contingence de l'étreinte.
L'essentiel en est la décharge d'une sorte d'électricité humaine. La science l'ignorait naguère. A présent elle commence à accorder une attention croissante aux ondes électriques émises parle cerveau.
L'éclair qui au moment de l'orgasme fuse entre les amants,vient d'une région qui n'appartient ni à l'âme, ni au corps, mais se situe à la frontière, à l'intersection des deux.
C'est ce fluide électrique qu'au milieu de ses étonnants exploits amoureux le sorcier réserve pour l'accumuler, pour le transformer en énergie nerveuse.
Non, non, non, il ne s'agit pas tout simplement d'une contrainte, d'une crampe de la volonté et des muscles qui interviendrait au dernier moment, juste à temps pour barrer le cours naturel des manifestations sexuelles.
S'il s'agissait tout bonnement d'un coït réservé, tout le monde pourrait devenir sorcier en un clin d'œil, et tout le monde deviendrait mûr pour une maison de foui à brève échéance. Le «macumbeiro » maîtrise ses impulsions, ses désirs amoureux, tout en les vivant, tout en les conduisant jusqu'à un dénouement heureux et simultanément il conserve la substance magnétique de la passion. C'est parce que ses émotions lorsqu'il le veut ne connaissent pas des chutes brusques.
Elles le portent et le bercent comme les ondes ensoleillées d'un océan bienveillant, vers des plages où règne l'éternel printemps d'un désir toujours actif, rayonnant, adolescent.
Non, il n'est pas vrai que la clarté prime tout. Les «cartésiens» affirment que toute pensée claire s'exprime dans un style limpide. Oui, des pensées de primaires.
C'est le grand Jung qui l'a dit : une pensée profonde est toujours trouble, de même qu'un sentiment profond. Une pensée profonde vient des frontières de l'impensable.
Toujours selon Jung : les Français sont fiers de leur intelligence et les Allemands de leurs sentiments. En réalité, c'est tout le contraire. C'est la subtilité, souvent contradictoire, parfois trouble du sentiment français qui relève du génie. Quant à la pensée ? Celle des philosophes allemands est fort obscure mais elle a créé les plus transcendants systèmes philosophiques de la planète. Toutes les autres métaphysiques semblent à côté légères, négligeables. Quant aux sentiments allemands, ils sont d'une clarté sans équivoque. Nous savons bien ce qu'ils valent.
Clarté ? Cette fois-ci c'est Koestler qui parle : «Lorsqu'on veut exprimer toute la vérité, on laisse l'élégance aux couturiers ».
C'est pour cela, que des images, des scènes, envahissent mon esprit au moment où je cherche une définition dialectique de l'amour sorcier.
Je songe d'abord aux filles de là-bas. Quand elles ont de l'allure, elles en ont beaucoup. Leur démarche me suggère des mots comme : reines, trapézistes, putains. Elancées comme des silhouettes du Gréco, elles sont par ailleurs plutôt bien en chair. La longueur et la flexibilité des doigts, de ces tentacules porteuses de rubis sont démesurées. La même souplesse un peu monstrueuse baigne les hanches et les jambes. Ces filles coulent plus qu'elles ne marchent. Agressives et timides, leur grâce mauresque sourit du bout de leurs dents scintillantes. Il y a chez elles un mélange du fauve et de petites filles modèles.
Une nuit, avec une de ces filles. Avec Livia.
Fenêtre ouverte, air tiède, parfums du parc endormi qui flotte autour de nos torses nus.
Quelques petits cubes d'encens amazonien se consument dans des coins obscurs. Tout à l'heure, avec les fenêtres fermées, leur fumée végétale était légèrement enivrante. Il y avait aussi autre chose. Une vapeur, évoquant, de très loin, l'effet de l'éther, distribuée par un lance parfum. Mais tout ceci n'était que secondaire. Nous avions besoin de légèreté et d'euphorie pendant l'interminable attente qui, elle, est tout à fait essentielle.
Je suppose qu'un peu de whisky aurait aussi bien fait notre affaire que ces inhalations magiques.
Quant à l'expectative, interminable, injustifiée,c'est une autre histoire. Il était indispensable que nous nous voyions, que nous nous sentions, séparés, chastes,étouffant de douceur, sans que rien ne nous empêche de nous unir. Rien que notre volonté de transformer la nature en œuvre d'art magique.
Mais ce n'est qu'après, quand je suis fermement cerné par le velours chaud et humide de son corps, que le temps s'arrête pour de bon.
Tout rappelle la vie normale et tout la transfigure. Nos mouvements sont lents, flottants, rappelant ceux des scaphandriers. La chaleur du cœur et les ondes de la tendresse montent lentement,très lentement vers nos gorges.
Puis, des spasmes de fièvre, la violence saccadée d'un film accéléré font bouillonner les eaux de la volupté autour de nous, et brusquement : un arrêt mortel, l'immobilité passionnée d'une statue d'amoureux. Des secondes, des minutes passent ainsi, un frémissement nous parcourt et un nouveau flottement ondoyant remonte des profondeurs.
Nous vivons pendant des heures, installés dans la volupté.
Je lui parle à l'oreille. Je lui raconte des histoires douces et terrifiantes.
Nous vivons à l'intérieur de nos corps et loin au-delà d'eux. Nous participons à l'exubérante tendresse de la nature et aux scènes sadiques des messes noires. Nous sommes tantôt fleurs de nuit, tantôt oiseaux, tantôt traînées de sang, tantôt peau déchirée par des rasoirs, tantôt cris rauques, tantôt chuchotements de rivières sous la lune. Rien qu'en imagination ? Mais où commence l'imagination ? Où finit-elle ? Est-elle morbide ? Je n'en sais rien.
Ce que je sais, c'est que cela dure éternellement. Que nos soupirs viennent du fin fond de nos cœurs, que nous respirons au rythme d'un orgasme permanent, d'une volonté impérissable, chaque seconde renouvelée.
Nous sommes devenus un seul être fabuleux : celui de Platon,aux deux têtes, quatre bras et quatre jambes.
Sans me séparer d'elle, je l'enveloppe de mes bras et, obéissant à une nostalgie obscure, je me lève avec elle et je la porte vers la source des parfums enivrants de la nuit, vers la fenêtre entr'ouverte. Tout devient possible. Il ne serait pas étonnant que nous nous envolions au-dessus des arbres endormis. Etait-ce là le vol des sorcières ?
Mais tout ceci n'est que la surface des choses. Tout cela pourrait être crispé, forcé, artificiel. Il n'en est rien. Cela correspond à un nouvel état de conscience. Il ne nous serait accessible si nous n'avions pas, mon amante et moi, le talent de passer avec une vitesse inouïe, avec une légèreté de danseurs, d'une couche de l'âme à l'autre, d'un degré de la tension nerveuse à un autre, si nous n'avions pas acquis la force de maîtriser la douleur physique, la terreur de la mort et l'ivresse des sens, si nous ne savions pas nous dédoubler et regarder de loin nos corps qui s'ébattent, souffrent ou exultent comme des contingences, comme des paravents qui cachent la vraie vie sereine et impérissable et qui nous habite également. On ne peut planer au-dessus du gouffre des passions que lorsqu'on en est à moitié détaché. Sans cela, on est englouti instantanément avec une gloutonnerie enfantine pour se réveiller au milieu d'une tristesse d'animal.
L'orgasme qui termine ces nuits ressemble aux autres. Avec quelques différences, cependant. Après ces heures délirantes l'émission de substances vitales est étonnamment insignifiante. Il y a un dicton populaire dans certains pays, suivant lequel les amants qui s'aiment trop passionnément n'arrivent pas à faire d'enfants. Y-a-t-il là un rapport avec mon récit ? Tout indique que l'organisme absorbe au cours de ces transports toujours renouvelés une grande partie de ses propres sécrétions, encore assez mystérieuses sur le plan scientifique.
D'autre part, la durée du dénouement final est à son tour si absurdement longue, si peu imprégnée de l'angoisse connue de la « petite mort» qui est le sobriquet de l'acte accompli, qu'on sent des effluves de sa propre passion, d'un magnétisme presque sensible, refluer vers son propre cœur, vers son propre cerveau, les plongeant dans un sommeil d'une profondeur inconcevable.
Je ne parle pas de ce sentiment de force joyeuse, de cette impression que je pourrai bondir au-dessus des maisons.
Mais il m'est arrivé que Livia, ou une autre, me dise :
- Non, réflexion, faite, je ne voudrais pas ce bracelet de la bijouterie X.
Je ne lui avais pas soufflé un traître mot de ce bracelet. En revanche, je venais d'en rêver.
Oui, il y a un rayonnement en moi à ces moments-là. Les petites choses le prouvent plus que les grandes. Je jette ma cigarette, sans presque viser, en plein milieu d'un cendrier à plusieurs mètres de moi. Je conduis ma voiture au milieu du trafic hystérique de Rio avec une sécurité de somnambule sans y faire attention, rapidement, frôlant le danger à des centimètres, ne m'accrochant jamais. Un garçon de café m'apporte un journal que j'allais lui demander tout à l'heure, une femme qui marche devant moi se retourne et trébuche. Non, je n'éprouve pas le besoin de prouver quoi que ce soit.
Je sais que je suis chargé d'électricité et que son rayonnement petit devenir l'apanage de tous les humains.
Peu à peu, on devinera comment.
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