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Graciela N.V. Corvalan

Dialogue de fond avec Carlos Castaneda

 

 Graciela N V Corválan (Revue Mutantia 1982)


Traduction Archangette Solito de Solis



Il mit l'accent sur le fait que cette conversation fut publiée dans une revue d'Amérique du Sud.
Graciela en dit ceci: "Je l'ai interviewé à Los Angeles. Cela fut une expérience très intéressante, que j'ai partagée avec trois amies qui m'accompagnèrent. Carlos Castaneda nous a décrit, avec franchise et simplicité, ses dernières expériences. A mon avis, lors de cette entrevue il se montra sans masques ni effets de poses. Cette conversation clarifie et met en exergue certains des épisodes qui renvoient à son dernier livre : The Eagles Gift (Le Don de l'Aigle).

Je crois que l'histoire "de Joe Cordoba et de sa dame" présentent un aspect non courant de Carlos Castaneda et de son groupe, qui à mon avis serait la synthèse ou l'étape ultime de son chemin ou de sa connaissance : "toucher terre" et "être rien".

Je viens de lui faire parvenir quelques lignes pour l'informer que le travail serait publié dans la revue Mutantia. Il témoigna beaucoup d'intérêt à se faire connaître dans une publication en langue espagnole. Je suis sûre que cela le réjouira énormément."

C'est plusieurs mois après que je lui eus écrit (deux lettres, pour être plus précise) que Carlos Castaneda m'appela par téléphone. C'était vers la mi-juillet. Son appel me surprit totalement. Castaneda parla longuement, et sans que je le lui demande il s'offrit à me donner des informations.

Castaneda montra de l'intérêt à me rencontrer et à parler avec moi. Il essaya de me faire comprendre que la tâche qu'il était en train de réaliser était d'une grande importance. "Je ne suis ni un guru ni un charlatan", insista-t-il en faisant référence à quelques critiques et à journalistes. Castaneda est un chercheur sérieux, très intéressé à parler sur les travaux qu'il effectuait au Mexique et sur leur contenu épistémologique. Selon lui, l'homme européen ne conçoit pas, qu'il existe un autre type de pensée et qui il existe une autre description de la réalité que les siennes.

Il était encore à Los Angeles quand CC m'appela au téléphone. Étant absente, il laissa sur mon répondeur son message et les indications sur l'heure et le lieu de notre rencontre : "Sortez de la Freeway à tel carrefour et à une telle rue tournez à droite dans une telle autre. Passez, donc, quatre feux de signalisation. Là, à gauche vous trouvez l'Église de l'Immaculée Conception mais cela ne vous concernant pas, vous prenez à droite. Là, vous trouverez. le Campus de UCLA (Université de Californie à Los Angeles).

Entrez dans la zone des parkings. Comme c'est aujourd'hui dimanche, vous ne devriez y voir personne, et vous pourrez entrer sans problème. Il y a en effet, généralement peu de gens pendant le week-end. Alors, rencontrons-nous vers 16 heures et près de la guérite ". Castaneda attendrait notre arrivée dans une Volkswagen de couleur marron.

Cette nuit-là et le matin suivant j'ai fébrilement travaillé mes notes. J'avais peu dormi mais je n'étais pas fatiguée. Vers une heure de l'après-midi, mes amis et moi nous nous dirigeâmes vers le campus de l'UCLA. Le voyage nous prit deux heures jusque là.

En suivant les indications de Castaneda, nous sommes arrivées sans encombres à la guérite de l'entrée de la zone des parkings du campus. Nous étions un quart d'heure trop tôt. Nous stationnons alors dans un lieu plus ou moins éclairé. À quatre heures pile, je les ai vus venir vers la voiture : mon amie accompagnée d'un homme de couleur foncée et assez bien plus petit qu'elle. Castaneda portait des "jeans" bleus et un sweet au col ouvert (sans poche) couleur crème pâle.

Je descendis de la voiture et je me pressai à leur rencontre. Après les salutations et les formules de courtoisie conventionnelles, je lui demandai s'il se permettrait d'utiliser un magnétophone. Dans la voiture nous en avions prévu au cas où il nous l'aurait permis.
"Non, ce serait mieux que non", répondit-il avec un haussement d'épaules.
Nous nous dirigeâmes, néanmoins, vers la voiture afin d'y chercher les notes, les cahiers et les livres.

Chargées de livres et de papiers, nous nous laissâmes guider par Castaneda qui connaissait bien le chemin. "Par là- disait-il en indiquant avec la main, il y a de très beaux bancs".

Castaneda fixa tout de suite le ton de la conversation et des sujets que nous devrions traiter. Je me rendis compte que je n'allais pas avoir besoin de toutes ces questions que j'avais tellement laborieusement élaborées. Comme il l'avait suggéré par téléphone, il voulait nous parler de la tâche à laquelle ils s'adonnaient et de l'importance et du sérieux de leurs recherches.

La conversation fut menée en Espagnol, langue qu'il maniait avec fluidité et un grand sens de l'humour.
Castaneda est un maître dans l'art de la conversation. Nous avons parlé au moins sept heures. Le temps est passé sans que ni son enthousiasme ni notre attention ne décroissent.
Au fur et à mesure qu'il prenait confiance, il fit typiquement et de plus en plus usage d'expressions argentines autant pour faire l'étalage de son "porteñismo" (relatif à ce qui provient exclusivement de Buenos Aires) autant que par geste de gentillesse envers nous puisque que tous nous étions argentins.
Il convient de mentionner que bien que son Espagnol soit correct, il est évident que sa langue est l'Anglais. Il fit une abondante utilisation d'expressions et de mots en anglais auxquels nous avons donné l'équivalent en Espagnol.
Celui dont la langue est l'anglais le manifeste aussi bien dans la structure syntaxique des phrases que des discours.
Tout cet après-midi Castaneda tenta de maintenir la conversation dans un niveau non exclusivement intellectuel.
Bien que sans doute il ait lu beaucoup et qu'il connaisse les différents courants de pensée, à aucun moment il n'établit des comparaisons avec d'autres traditions du passé ou du présent. "L'enseignement toltèque" nous fut transmis au moyen d'images concrètes qui, précisément empêchent qu'il soit spéculativement interprété.
De cette manière, Castaneda non seulement était obéissant à ses maîtres mais encore, en demeurant totalement fidèle au chemin qu'il avait choisi, il ne voulut pas le contaminer avec quoi que ce soit qui lui serait étranger
La rencontre à peine établie, il voulut savoir les raisons de notre intérêt à le connaître. Il était déjà au courant d'un possible compte rendu et du projet d'édition d'un livre sur ces entrevues. Au-delà de tout professionnalisme nous insistâmes sur l'importance de ses livres, qui nous avaient tant influencé et beaucoup plus encore.
Nous soutenions un intérêt profond pour connaître la source de cet enseignement.
Entre temps, nous étions arrivés aux bancs, et à l'ombre des arbres nous nous assîmes.

"Don Juan m'a donné tout - commença-t-il à dire -.
Quand je l'ai rencontré, je n'avais pas d'autre intérêt que l'anthropologie, mais au départ de cette rencontre j'ai changé. Et ce qui m'est survenu, je ne l'échangerai pour rien au monde!"

Don Juan était présent là avec nous. A chaque fois que Castaneda le mentionnait ou qu'il s'en remémorait nous percevions son émotion. Il nous dit que Don Juan était une totalité d'intensité exquise capable de se donner totalement dans chaque instant.
"Se donner tout entier à chaque instant est son principe et sa règle", nous dit-il. Le fait que Don Juan soit ainsi ne peut pas être expliqué et est encore plus rarement compris "il est comme cela ; simplement".

Dans "le second anneau de pouvoir" Castaneda rappelle une caractéristique spéciale de Don Juan et de Don Genaro face à laquelle toutes les autres disparaissent. Il écrivait ainsi :
"Aucun de nous n'est disposé à accorder à l'autre une attention aussi indivise, telle que celle que Don Juan et Don Genaro nous accordaient" (p 203).
Ces mots qui signalent cet " être tout entier à chaque moment " décrivaient le mieux cette présence qui était celle de Don Juan.
En beaucoup d'occasions Castaneda devra se référer à "ce geste", à cet acte totalement gratuit et libre de l'être.


Le second anneau de pouvoir m'avait laissé submergé de questions. Le livre m'avait beaucoup intéressée ; surtout après sa seconde lecture, mais j'en avais ouï des commentaires défavorables.
Moi-même j'avais certains doutes. Je lui dit alors que je croyais que " Le Voyage à Ixtlán " était celui que j'avais plus aimé sans que je sache bien pourquoi. Castaneda m'écouta et répondit à mes mots avec un geste qui paraissait dire : " Et alors ? Qu'ai-je donc à voir avec le goût de vous tous ?
J'ai continué à parler, en cherchant des raisons et des explications.
"Peut-être que cette préférence est due au fait que dans Le Voyage à Ixtlán on perçoit beaucoup d'amour" dis-je. Castaneda fit une grimace.
Ce mot amour, il ne l'aimait pas.
Il est très possible que le terme ait pour lui des connotations d'"amour romantique", de "sentimentalisme" ou encore de "faiblesse". En essayant de m'expliquer, j'insistai sur le fait que la dernière scène de Voyage à Ixtlán elle est empreinte d'intensité.
Castaneda acquiesça : " Oui, avec cela, je peux être d'accord.
"Intensité, en effet - dit-il - cela est le mot juste".
En insistant sur le même livre, je lui déclarai que quelques scènes s'étaient avérées définitivement "grotesques". Je n'y trouvais pas une seule justification.

Castaneda était d'accord avec moi.
"Oui, le comportement de ces femmes est monstrueux et grotesque mais cette vision m'était nécessaire pour pouvoir entrer en action", me dit-il.
Castaneda avait besoin de ce " choc "-là

"Sans adversaire, nous ne sommes rien " continua-t-il -. L'être adverse est le propre de la 'forme 'humaine.
La vie est une guerre, est une lutte. La paix est une anomalie ":
En se référant au pacifisme il le qualifia de "monstruosité" parce que, selon lui, nous les hommes "nous sommes des êtres de réalisations et de luttes".

Sans pouvoir me contenir je lui dis que je ne pouvais pas accepter qu'il qualifie le pacifisme de monstruosité. "Et Ghandi Comment vous voyez Ghandi, par exemple ?"
"Ghandi ? me répondit-il, " Ghandi n'est pas un pacifiste. Ghandi est un des lutteurs les plus terribles qui aient existé. Et quel lutteur !"

J'ai compris alors que Castaneda donnait des valeurs très spéciales aux mots.
Le "pacifisme" auquel il avait fait référence ne pouvait être que le pacifisme de celui qui est faible, celui dont n'a pas suffisamment de courage pour être et faire autre chose, celui dont rien ne sourd parce qu'il n'a pas d'objectifs ni d'énergie dans la vie ; en un mot, ce pacifisme reflète toute une attitude d'hédonisme et d'auto complaisance.


D'un vaste geste qui voulait là inclure toute une société de sans valeur, sans volonté et sans énergie, il répliqua : "Tous drogués... Oui, des hédonistes !"

Castaneda ne nous clarifia pas ces concepts, et nous ne le lui demandâmes pas.
J'avais compris qu'une partie de l'ascèse du guerrier était de se libérer de la "forme" humaine mais les inhabituels commentaires de Castaneda m'avaient remplie de confusion.
Peu à peu toutefois, je me rendis compte de ce que devenir des "êtres de réalisations et de luttes" n'était qu'un premier niveau de la relation.
Celui-là est la matière première d'où tout s'écoule.
Don Juan, dans les livres, fait toujours référence à ce qui est le " bon tonal" d'une personne. Là, commence l'apprentissage et il passe alors à un autre niveau. "On ne peut pas passer de l'autre côté sans perdre la " forme humaine " nous dit Castaneda.

En insistant sur d'autres aspects de son livre qui étaient resté obscurs, je le questionnai sur les "trous" (les taches) qui subsistent chez les personnes par le simple fait de s'être reproduites.

"Oui, nous dit Castaneda.
Il y a des différences entre les personnes qui ont eu des enfants et celles qui n'en ont pas eus. Pour passer les mailles du à filet de l'aigle il faut être complet. Une personne avec des 'trous 'ne passe pas ".
La métaphore de l'"Aigle" nous serait expliquée par la suite. A l'instant même, elle était presque passée inaperçue puisque le foyer de notre attention était en un autre thème.

"Comment expliquez-vous l'attitude de Doña Soledad avec Pablito ainsi que celle de la Gorda avec ses filles ?" c'est ce que nous voulions savoir avec insistance.
Le fait de reprendre aux enfants ce "tranchant" qu'en naissant ils nous prennent était dans une grande mesure, quelque chose d'inconcevable pour moi.

Castaneda convint qu'il n'avait pas encore bien systématisé tout cela. Il a insista toutefois sur les différences qui existent entre les personnes qui se sont reproduites et les autres.
"Don Genaro est cinglé ! cinglé ! Don Juan, par contre, est un fou sérieux. Don Juan va lentement mais arrive loin.
À la fin, tous les deux y arrivent...

"Je suis comme Don Juan - continua-t-il - j'ai des trous ; c'est-à-dire que je dois suivre son chemin. Les Genaros, par contre, suivent un autre modèle.
"Les Genaros, par exemple, ont un 'tranchant' spécial que nous n'avons pas Ils sont plus nerveux et rapides à la détente... Ils sont très légers, rien ne les arrête. .

"Ceux qui comme la Gorda et moi-même avons eus des enfants, nous avons d'autres caractéristiques qui compensent cette perte. S'il est moins fatigant et bien que ce chemin soit long et difficile, on y arrive aussi.
En général, ceux qu'ont eus des enfants savent comment veiller aux d'autres. Cela ne signifie pas que les personnes sans fils ne sachent pas le faire, mais c'est différent...
"En général on ne sait pas ce qu'on fait ; on est inconscient de ses actions et ensuite on paye. Je n'ai jamais su ce que je faisais ! s'exclama-t-il en se référant, sans doute, à sa propre vie personnelle.

"En naissant j'ai tout enlevé à mon père et à ma mère", nous dit-il, "Ils en sont restés tout contusionnés ! A eux j'aurais dû leur restituer ce 'tranchant' que je leur avais enlevé. Je dois maintenant récupérer le 'tranchant' que j'ai perdu."

Il paraîtrait que ces "cavités" qu'il faut fermer, doit avoir un lien avec les atavismes biologiques. Nous voulûmes savoir alors si avoir ces "cavités" était quelque chose d'irréparable.
"Non ", nous fut-il répondu -.
On peut en guérir.
Rien n'est irrévocable dans la vie. Il est toujours possible de restituer ce qui ne nous appartient pas et récupérer ce qui est de quelqu'un autre ".

Cette idée de la récupération est cohérente avec tout un "chemin d'apprentissage" ; chemin dans lequel il ne suffit pas de connaître ou de pratiquer un ou plus techniques mais qui requiert la transformation individuelle et profonde de l'être. Il s'agirait de tout un système cohérent de vie avec des objectifs concrets et précis.

Après un bref silence je lui demandai si The Second Ring of Power avait été traduit en espagnol.
Selon Castaneda une maison éditoriale espagnole avait tous les droits, mais il n'était pas sûr du fait que le livre soit déjà ou non publié (NdE.: Le Second anneau de pouvoir a été publié par Les Editions Pomaire.) Il n'était pas très chaud quant à la distribution de ses livres par le Fonds de Culture Économique.]


"Les traductions vers l'espagnol ont été faites par Juan Tovar, qui est un grand ami ". Juan Tovar avait utilisé les notes en espagnol que Castaneda lui-même lui avait fournies ; des notes que d'ailleurs quelques critiques ont mises en doute.

La traduction en portugais paraît être très belle.
"En effet - dit Castaneda -. Cette traduction est basée sur la traduction en français. Elle est réellement très bien faite ".
En Argentine, ses deux premiers livres avaient été interdits. Il semble que la raison qui en fut donnée avait été l'affaire des drogues. Castaneda ne le savait pas.
"Pourquoi ?- nous demanda-t-il sans paraître attendre notre réponse -. Je m'imagine que c'est œuvre de la Sainte Mère L'Église". (Allusion évidente à l'Église Catholique. Ainsi comme l'Espagne est la mère patrie pour les pays de l'Amérique hispanique, l'Église Catholique est la Mère Église, l'église qu'a apportée l'Espagne avec la conquête et la colonisation. Dans ce commentaire il y a, sans doute, une ombre ironique.)

Au début de notre conversation, Castaneda mentionna quelque chose au sujet de "l'enseignement Toltèque". Dans le Second Anneau de Pouvoir il insiste sur ce terme "les Toltèques" et sur "être un Toltèque".
" Que signifie donc être un Toltèque ?"
.
Selon Castaneda, le mot "Toltèque" constitue une unité de signification très vaste. On dit de quelqu'un qu'il est un Toltèque la même manière qu'on peut dire de quelqu'un qu'il est un démocrate ou un philosophe. Dans notre usage ce mot n'a rien à voir avec sa signification anthropologique. (du point de vue anthropologique, le mot fait référence à une culture indienne su centre et du sud du Mexique qui était déjà éteinte au moment de la conquête et de la colonisation de l'Amérique).
Est "Toltèque" celui qui sait les mystères du guet (de la traque) et du rêve. Tous ceux-là sont des Toltèques. Il s'agit d'un petit groupe qui a su maintenir vivante une tradition datant de plus de 3.000 années avant J.C
Comme je travaillais sur la pensée mystique et que j'avais un intérêt particulier à établir la source et le lieu d'origine des différentes traditions, j'insistai auprès de lui :
"Vous croyez alors que la tradition Toltèque serait un enseignement propre de l'Amérique ?"
"La nation Toltèque" maintient vivante une tradition qui est, sans doute, propre à l'Amérique. Castaneda allégua qu'il est bien possible que les peuples de l'Amérique aient apporté quelque chose de l'Asie en passant le détroit de Bering, mais cela il y a x milliers d'années et de tout cela pour le moment il n'y a pas encore que de théories.

Dans ses " Histoires de Pouvoir " Don Juan parle à Castaneda "des Sorciers", des " Hommes de Connaissance" que la conquête et la colonisation de l'homme blanc n'ont pas pu détruire parce que ils ne surent rien de leur existence ni ne remarquèrent tout ce qui est incompréhensible de leur monde.
"De qui est formée la nation Toltèque ? Travaillent-ils ensemble ? Où sont-ils et que font-ils ?
Castaneda répondit à toutes nos interrogations. Cette nation est maintenant à charge d'un groupe de jeunes qui vit dans la zone de Chiapas, au sud du Mexique. Tous se sont transférés dans cette zone du fait que la Señora qui maintenant les enseigne était établie là.



"Alors... Vous-y êtes retourné ? - me sentis-je encline à lui demander en lui rappelant sa dernière conversation entre lui et les " petites sœurs " à la fin du Second Anneau.
"Vous y êtes retourné aussi vite que la Gorda vous le demandait ?"
" Non, pas tout de suite, mais j'y suis retourné ", - me répondit-il en riant.
"Je suis retourné pour mener à bien une tâche à laquelle je ne puis pas renoncer".

Le groupe est composé de quelque 14 membres. Bien que le noyau de base soit de 8 ou 9 personnes, tous sont indispensables dans la tâche qui est effectuée. Si chacun est suffisamment impeccable, on peut aider un plus grand nombre d'êtres.
"Huit est un nombre magique", dit-il à un certain moment. Il insista aussi sur le fait que le Toltèque ne se sauve pas tout seul mais qu'il est solidaire avec le noyau de base. Les autres restent et sont indispensables pour continuer et maintenir vivante la tradition. Il n'est pas nécessaire que le groupe soit grand, mais chacun des qu'il est investi de sa tâche est définitivement nécessaire pour le tout.
"La Gorda et moi-même sommes les responsables des adhérents. Bon, réellement je suis le seul responsable mais elle m'aide intimement dans cette tâche "- clarifia Castaneda.

Il nous dit ensuite que nous connaissions les membres du groupe par ses livres.
Il nous dit que Don Juan était indien Yaqui, de l'état de Sonora. Pablito, par contre, était un indien Mixtèqueco, et que Nestor, lui, était Mazatèqueco (de Mazatlán, dans la province de Sinaloa). Bénin était Zotsil (Sotzil). Il souligna plusieurs fois que Josefina n'était pas indienne mais qu'elle était Mexicaine et qu'un de ses grands-pères était d'origine française. La Gorda, tout comme Nestor et Don Genaro, étaient Mazatèques.

"Quand je l'ai rencontrée, La Gorda était une femme immense, lourde et blessée par la vie. Aucun de ceux il la connurent pourrait aujourd'hui imaginer que celle qu'elle est maintenant est cette même Gorda qu'auparavant ".

Nous avons voulu alors savoir dans quelle langue Castaneda communiquait avec tous les gens du groupe, et quelle était la langue qu'ils utilisaient généralement entre eux. Je lui ai rappelé que dans ses livres il y fait des références à certaines langues indiennes.
"Nous communiquons en espagnol parce que c'est la langue que tous nous parlons aussi " En outre ni Josefina ni la Dame Toltèque ne sont indiennes. Je ne parle de toute façon que très peu la langue indienne et ce ne sont que des phrases usuelles, comme des salutations et quelques autres expressions faciles. Ce que je sais ne me permet pas de maintenir une conversation ".

En profitant d'une de ses pauses nous lui demandons si la tâche qu'ils voulaient mener à bien était accessible à tous les hommes ou bien si il s'agissait de quelque chose réservé à quelques-uns.

Comme nos questions cherchaient à mettre en évidence l'importance de l'enseignement Toltèque et la valeur de l'expérience du groupe pour le reste de l'humanité, Castaneda nous expliqua que chacun des membres du groupe a des tâches spécifiques qu'il doit accomplir, ou dans la zone de Yucatan, dans d'autres secteurs du Mexique ou dans d'autres lieux.
"En accomplissant ces tâches, chacun découvre une grande quantité de choses qui sont directement applicables aux situations concrètes de la vie quotidienne. Ils apprennent ainsi beaucoup.
"Les Genaros, par exemple, ont un petit orchestre (une banda) de musique avec lequel ils parcourent tous les lieux proches de la frontière. Vous pourrez imaginer ainsi qu'ils voient et qu'ils sont en contact avec beaucoup de gens. Ils ont toujours les possibilités de transmettre la connaissance. Ils peuvent toujours aider. Avec un petit mot, avec une petite insinuation... Chacun, en accomplissant fidèlement sa tâche, agit ainsi. Tous les êtres peuvent apprendre. Tous ont la possibilité de vivre comme guerriers.
"N'importe qui peut entreprendre la tâche du guerrier. La seule condition est de vouloir le faire avec un désir inébranlable ; c'est-à-dire, il doit être implacable dans le désir d'être libre. Le chemin n'est pas facile. Nous cherchons constamment des excuses et nous essayons de lui échapper. Il est possible que l'esprit s'échappe mais le corps, lui est consigné Pourtant, le corps apprend rapidement et facilement.

"Le Toltèque ne peut pas dépenser de l'énergie avec des bêtises, continua-t-il. J'étais l'une de ces personnes qui ne peuvent rester sans ami… je ne pouvais même pas aller seul au cinéma ". Don. Juan, lui dit à un certain moment qu'il devait tout abandonner et plus particulièrement, être séparé de tous ces amis avec lesquels il n'avait rien en commun. Longtemps il résista à cette idée jusqu'à ce qu'il la mette finalement en pratique.



"Une fois, en retournant à Los Angeles, je suis descendu de la voiture un pâté de maisons avant d'arriver chez moi et j'ai appelé par téléphone. Évidemment ce jour-là, comme tant d'autres, ma maison était pleine de gens. Me répondit un de mes amis à qui je demandai alors de me préparer une valise avec quelques affaires afin qu'il me l'apportât où je me trouvais. Je lui dis aussi que le reste de toutes les choses - livres, disques, etc… qu'il pourrait encore trouver ils pouvaient se les partager entre eux.
C'est un fait qu'aucun de mes amis ne m'a vraiment cru et que tous ont pris ces choses comme seulement "empruntées" ajouta Castaneda.

Cet acte de se défaire de la bibliothèque comme de tous les disques était comme couper tout avec le passé, avec tout un monde d'idées et d'émotions.

"Mes des amis crurent que j'étais fou et ils patientèrent en espérant que je revienne de ma folie. Je ne les ai plus vus pendant douze années... Oui, douze années !"
Passé ces douze années, Castaneda put récemment se trouver avec eux. Il chercha en premier lieu celui de ses amis qui l'avait mis en contact avec les autres. Ils planifièrent ensuite une sortie où ils seraient ensemble allés dîner. Ce jour-là tout se passa très bien. Ils mangèrent beaucoup et ses amis se saoulèrent.
"Les retrouver après toutes ces années fut ma manière de leur remercier pour amitié qu'ils m'avaient offerte auparavant, dit Castaneda -. Maintenant tous sont adultes. Ils ont ses familles, conjoints, des fils... Il m'était nécessaire, toutefois, que je les remercie. J'ai ainsi pu de cette façon en terminer définitivement avec eux et refermer une étape de ma vie ".

Il est possible que les amis de Castaneda n'aient pas compris ni ne puissent partager rien de ce qu'il avait accompli, mais le fait que lui, veuille et puisse les remercier fut quelque chose de très beau.
Castaneda ne se mit pas en colère contre eux, ni ne prétendit rien obtenir d'eux. Il les a sincèrement remerciés pour cette amitié et, en le faisant, il a été intérieurement libéré de tout ce passé.

Nous avons ensuite parlé de l'amour, "de ce fameux amour !".
Il nous compta plusieurs anecdotes de son grand-père italien, "toujours tellement amouraché", et de son père "ce tellement Bohème". "Oh ! L'amour ! L'amour !" répéta-t-il plusieurs fois. Tous ses commentaires tendaient à détruire les idées que l'on a communément sur l'amour.
"Cela m'a aussi beaucoup coûté de me l'apprendre. J'étais aussi très amouraché.

Cela fut une tâche très difficile pour Don Juan de me faire comprendre que je devais couper les liens avec certaines relations. Voici la façon dont je m'y pris.

Je l'ai invitée à dîner au restaurant trouvons. Pendant le dîner il se passa ce qu'il s'y passait toujours entre nous : une grande dispute et elle a crié et elle m'a insulté. Finalement je l'ai demandé si elle avait de l'argent. Elle me répondit que oui. J'ai alors profité pour lui dire que je devais aller jusqu'à la voiture pour y chercher mon portefeuille ou quelque chose ainsi. Je me suis levé et plus jamais je n'y suis retourné. Avant de la laisser j'avais voulu être certain qu'elle avait de l'argent en suffisance pour prendre un taxi et retourner à la maison.
Depuis ce jour-là je ne l'ai jamais revue".

"Vous pourriez ne pas me croire, mais les Toltèques sont très ascétiques " insista-t-il.
Sans mettre en doute ces mots j'ajoutai un commentaire sur le fait que cette idée dénotait avec le Second Anneau De Pouvoir.
"Au contraire, - soulignai-je -. Je crois que dans ce livre, beaucoup de scènes et d'attitudes sont sujettes à confusion ".

"Comment croyez vous. Que j'aurais pu aussi clairement parler de cela ? - me répondit-il.

Je ne pouvais pas dire que les relations entre eux étaient " pures " parce que non seulement personne ne m'aurait cru mais personne ne l'aurait compris ".

Pour Castaneda, nous vivons dans une société très "luxurieuse". Tout ce dont nous avons parlé cet après-midi, la majorité ne l'aurait pas compris.
C'est ainsi que même Castaneda fut obligé de s'ajuster à certaines exigences des éditeurs qui, à son tour, tenteraient de satisfaire les goûts du public de leurs lecteurs:

"Les gens sont tout autre chose, continua Castaneda. Les autres jours, par exemple, je suis entré ici à une librairie, à Los Angeles, et je me suis mis à feuilleter les revues du présentoir. Je me rendis compte qu'il y avait une grande quantité de publications avec des photos de femmes nues... Beaucoup aussi avec des hommes. Je ne sais qu'en dire. Sur l'une des photos il y avait un homme qui fixant un câble électrique tout en haut d'un escalier. Il portait son casque protecteur et une grande sacoche pleine d'outils. Rien d'autre. Le reste était nu. Ridicule ! Cela ne va pas ainsi ! Une femme a une certaine grâce... Mais, un homme !".
Comme explication il ajouta que ceci est dû au fait que les femmes ont beaucoup d'expérience étant donné leur longue histoire dans ce type de choses.
"Une telle affaire ne s'improvise pas !".

"Que racontez-vous là ! - répliqua vivement l'un d'entre nous -. C'est la première fois que j'entends une explication semblable. Le fait que le comportement des femmes soit quelque chose de non improvisé est quelque chose de totalement nouveau pour moi ".

Après avoir écouté Castaneda, nous avions été convaincus que pour "le Toltèque" le sexe représente une immense usure d'énergies dont il a besoin pour une autre tâche. On peut seulement ainsi comprendre son insistance à propos des relations totalement ascétiques qui maintiennent les membres d'un groupe.

" Du point de vue du monde, la vie que vit le groupe et les relations qu'ils entretiennent est quelque chose de totalement inacceptable et d'inouï. Ce qui compte pour eux n'est pas du domaine du crédible. Cela me prit beaucoup de temps pour le comprendre mais j'ai finalement pu le vérifier ".


Castaneda nous avait dit auparavant que lorsqu'une personne se reproduit elle perdait un "tranchant" particulier. Il semble que ce "tranchant" est une force que les enfants prennent aux parents par le simple fait de naître. Cette "cavité", ce " trou " qui reste ainsi à la personne est celle qu'il faut remplir ou récupérer. Il faut récupérer la force qui a été perdue. Il nous avait aussi fait comprendre que la relation sexuelle prolongée d'un couple se termine toujours pas des dégâts. Dans une relation finissent par surgir des différences qui font que l'on rejette progressivement certaines caractéristiques de d'un et de l'autre.
Par conséquent, dans la finalité de la reproduction on choisit de l'autre, la partie que l'on aime, mais il n'y a aucune garantie que ce qui est choisi est nécessairement le meilleur. "
Du point de vue de la reproduction, ajouta-t-il : "le meilleur est au hasard".

Castaneda s'efforça de mieux nous expliquer ces concepts, mais dut finalement admettre que c'étaient là des thèmes que lui-même n'a pas encore éclaircis.
Castaneda nous décrivait donc un groupe dont les exigences, vu du commun des mortels commun des mortels, se révélaient extrêmes.
Nous étions finalement très intéressés de savoir où pouvait mener tout cet effort.

"Quel est l'unique objectif du 'Toltèque' ?"

Nous voulions savoir le sens de tout ce que Castaneda nous disait.

"Quel est votre propre objectif, celui que vous poursuivez ?" Nous insistions en portant la question jusqu'au niveau personnel.
"L'objectif est de sortir du monde vivant; en sortir avec tout ce que l'on' est mais avec rien plus que ce que l'on est. La question est de ne rien emporter ni de ne rien laisser.
 
Don Juan a quitté ce monde, vivant ! Don Juan n'est pas mort parce que les Toltèques ne meurent pas"
(Dans le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda l'enseigne à Castaneda au moment où ils parlent de la dichotomie 'nagual-tonal'.
La maîtrise de la seconde attention " ne s'obtient seulement obtenu qu'après que les guerriers balayent totalement la surface de la table... (p.239 Les guerriers pouvaient parvenir è cette attention uniquement après avoir nettoyé et balayé le dessus de leur table. Il disait qu'atteindre l'attention seconde transformait les deux attentions en un élément unique, et que cette unité, c'était la totalité de son propre moi) ".
Dans ce même livre, La Gorda dit à Castaneda :. "Quand les sorciers apprennent 'à rêver ', ils relient leurs deux attentions et, alors, il n'est plus nécessaire que le centre lumineux pousse vers dehors. (et que se détachent les couches successives du cocon lumineux, la force de la mort pouvant s'y glisser)

.Les sorciers ne meurent pas... Non je veux dire que nous ne mourrons pas. Nous, nous ne sommes rien ; nous ne sommes que des 'badulaques' (idiots) : nous ne sommes ni ici ni là. Eux, par contre, ont leurs attentions tellement unies qu'ils ne meurent peut-être jamais."


Selon Castaneda, l'idée que nous sommes libres est une illusion et d'une terrible absurdité. Il s'efforça alors de nous faire comprendre que le sens commun nous trompe parce que la perception ordinaire seule ne nous dit qu'une partie de la vérité.

"La perception ordinaire ne nous dit pas toute la vérité. Il doit y avoir un peu plus, dans le simple fait d'être sur la terre, que seulement celui de manger ou de nous reproduire " nous dit-il avec véhémence.

Et d'un geste que nous interprétâmes comme faisant allusion à l'insensé de quoi que ce soit et à l'immense longueur de la vie dans son ennui quotidien, il nous a demanda :
"Quel est donc tout cela qui nous entoure ?"

Le sens commun consiste en cet accord auquel nous sommes parvenus après un long processus éducatif qui nous impose la perception ordinaire comme la seule vérité.
"Précisément, l'art du sorcier, dit -il consiste pour l'apprenti à découvrir et à détruire ce préjugé perceptif".

Selon Castaneda, Edmond Husserl fut le premier qui en Occident conçut la possibilité "de suspendre le jugement" (Dans l'Idée d'une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique -1913 -, Husserl a attentivement traité de l'epoche ou de la "réduction phénoménologique").
La méthode phénoménologique ne nie pas mais simplement " met entre parenthèses" ces éléments qui soutiennent notre perception ordinaire.
Castaneda considère que la phénoménologie nous offre le cadre théorico méthodologique le plus utile pour comprendre l'enseignement de Don Juan.
Pour la phénoménologie l'acte de la connaissance dépend de l'intention et non de la perception. La perception varie toujours selon une histoire ; c'est-à-dire, selon le sujet avec ses savoirs acquis et le sujet, immergé dans une certaine tradition. La règle plus importante de la méthode phénoménologique peut se résumer par ces mots "vers les choses, telles qu'elles sont".
"La tâche que Don Juan accomplit avec moi, insista-t-il, fut celle de casser peu à peu les préjugés perceptifs jusqu'à arriver à la rupture totale". La phénoménologie "suspend" le jugement et se limite à la "description" des actes purement intentionnels.
"Ainsi, par exemple, je construis l'objet 'maison '. Le référent phénoménologique est minimal. L'intention l'est ce qui transforme ce qui est relatif en autre chose de concret et singulier ".
Le phénoménologie, toutefois, a pour Castaneda une simple valeur méthodologique. Husserl n'a jamais transcendé le niveau théorique, et, par conséquent, n'a pas pu touché à l'être humain dans sa vie quotidienne.

Pour Castaneda, l'homme occidental - l'homme européen - le plus arrivé c'est l'homme politique.
Cet homme politique serait l'epítome de notre civilisation.
"Don Juan-nous dit-il- par son enseignement, nous ouvre la porte pour entrevoir un autre homme beaucoup plus intéressant : un homme qui vit totalement dans un monde ou un univers magique ".

En méditant sur cet 'homme politique' je me souvins d'un livre, " Formes de vie " d'Eduardo Spranger, dans lequel on peut lire que la vie de l'homme politique "est un entrecroisement de relations de pouvoir et de rivalité" (p 216). L'homme politique est l'homme de maîtrise dont le pouvoir contrôle tant la réalité concrète du monde tantôt les êtres qui l'habitent.

Le monde de Don Juan, par contre, est un monde magique peuplé d'organismes d'entités et de forces.

"Ce qui est admirable chez Don Juan-nous dit Castaneda- c'est que bien que dans le monde de tous les jours il paraisse être fou (loquito ! loquito !), personne n'est capable de le percevoir. Au monde, Don Juan offre une façade qui est nécessairement temporelle... un heure, un mois, soixante années. ¡Personne ne pourrait lui trouver une négligence !
Dans ce monde, Don Juan est impeccable parce qu'il a toujours su que ce qui est d'ici n'existe seulement que pour un petit moment et que ce qui vient ensuite - est - d'une beauté ! Et Don Juan et Don Genaro aimaient intensément la beauté ".

La perception et la conception que Don Juan a de la réalité et du temps sont indubitablement très différentes de la nôtre. Bien qu'au niveau de la quotidienneté Don Juan soit toujours impeccable, ceci n'empêche pas qu'il sache que "de ce côté-ci" tout est définitivement passager.

Castaneda poursuivit en décrivant un univers polarisé vers deux extrémités : le côté droit et le côté gauche. Le côté droit correspondrait à ce qui est le tonal et le côté gauche à ce qui est le nagual.

Dans les 'Histoires de Pouvoir' Don Juan explique longuement à Castaneda ces deux moitiés de la 'bulle de la perception'. Il lui dit que la tâche du maître consistait à nettoyer péniblement une partie de la 'bulle', pour ensuite réordonner 'tout ce qu'il y a' dans l'autre côté.
"L'enseignant s'occupe de cela en martelant l'apprenti sans piété jusqu'à ce que toute sa vision du monde reste dans une moitié de la bulle. L'autre moitié, celle qui a été nettoyée, peut alors être réclamée par quelque chose que les sorciers appellent volonté ".

Expliquer tout cela est très difficile parce qu'à ce niveau les mots sont totalement inadéquats. Précisément, la partie gauche de l'univers "implique l'absence de mots", et sans mot nous ne pouvons pas penser.
Là entrent seulement les actions. "Dans cet autre monde, dit Castaneda, le corps agit. Le corps, pour comprendre, n'a pas besoin de mots ".

Dans l'univers magique, si on veut l'appeler ainsi, de Don Juan, il existe certains entités qui sont appelés "alliés" ou " ombres fugaces ". Celles-ci, on peut les appréhender une infinité de fois. On leur a cherché une grande quantité d'explications mais, selon Castaneda il n'y a pas doute que ces phénomènes dépendent principalement de l'anatomie humaine. Important l'est d'arriver à comprendre qu'il y a toute une gamme d'explications qui peuvent rendre compte de ces "ombres fugaces".


Je lui demandai alors, de préciser le " connaître avec le corps " ce dont il parle dans ses livres. "
" Est-ce que pour vous. le corps dans son intégralité est un organe de connaissance ?"
"C'est clair ! Le corps connaît "-me répondit-il. En exemple, Castaneda nous parla des nombreuses possibilités que comporterait cette partie de la jambe qui va du genou à la cheville, pour laquelle on affirmerait qu'il y existe un centre de la mémoire. Il paraîtrait qu'on pourrait donc apprendre à utiliser le corps pour capter ces "ombres fugaces".

"L'enseignement de Don Juan transforme le corps dans un scanner électronique"-nous dit-il, en cherchant le mot adéquat en Espagnol et comparant finalement le corps à un télescope électronique à différents niveaux.
Le corps aurait la possibilité de percevoir la réalité qui à son tour, révélerait des configurations de la matière tout aussi différentes. Il était évident que pour Castaneda le corps avait des possibilités de mouvement et de perception auxquelles la majorité d'entre nous n'est pas habituée. En se levant et en indiquant le pied et la cheville, il nous parla un peu des possibilités de cette partie du corps et du peu que nous connaissons de tout ceci.
"Dans la tradition Toltèque- affirma-t-il- on forme à l'apprenti à développer ces possibilités. C'est à partir de ce niveau que Don Juan commence à construire ".

En méditant sur ces mots de Castaneda, j'ai pensé au possible parallélisme avec le Yoga Tantrique et les différents centres du corps ou "chakras" que l'officiant réveille au moyen de certaines pratiques rituelles.
Dans le livre " Le Cercle Hermétique ", de Miguel Serrano on lit que les "chakras" sont des "centres de conscience".
Dans ce même livre, Carl Jung fait référence à Serrano d'une conversation qu'il a eue avec un cacique des Indiens Pueblo appelé Ochwián Biano ou Lac de la Montagne : "Il m'expliquait son impression que les blancs étaient toujours tellement agités, toujours en train de chercher quelque chose, en train d'aspirer à quelque chose... Selon Ochwián Biano, les blancs étaient fous, parce qu'ils affirmaient penser avec la tête, et seulement les fous le font ainsi.
Cette affirmation du chef indien m'avait procuré une grande surprise et je lui demandai avec quoi il pensait.
Il me répondit que c'était avec le coeur "(Miguel Serrano, Le Cercle Hermétique - Buenos Aires : Ed. Kier, 1978).

Le chemin de la connaissance du guerrier est long, et requiert un dévouement total. Tous ces chemins ont un objectif concret et un stimulant très pur.
"Quel est l'objectif ?"-insistions-nous.

Il paraît que l'objectif consiste à passer consciemment de l'autre côté par le flanc gauche de l'univers, qu'il faudrait tenter d'approcher de l'Aigle le plus possible et essayer de s'échapper de la sans qu'il nous dévore".

"L'objectif- nous dit-il- est de sortir du réseau de l'assemblage par le côté gauche de l'aigle ".
"Je ne sais pas si vous savez, continua-t-il, en cherchant la manière idéale de nous clarifier l'image, qu'existe un organisme que les Toltèques appellent l'Aigle. Le visionnaire le voit comme une immense noirceur qui s'étendu à l'infini ; c'est une immense obscurité qu'un éclair croise. C'est pourquoi on l'appelle l'Aigle : il a des ailes et l'échine noires, et sa poitrine est lumineuse.
"L'oeil de cette entité n'est pas un oeil humain. L'Aigle n'a pas de piété. Tout ce qui est vivant est représenté dans l'aigle.

Cet organisme enferme toute la beauté que l'homme est capable de créer ainsi que toute la bestialité qui n'est pas l'être humain à proprement parler. Ce qui est proprement humain dans l'aigle est immensément petit en comparaison de tout le reste. L'Aigle est, trop massif, trop volumineux, trop noir... face à ce peu qui est ce qui est proprement humain.

"L'Aigle attire toute force vivante. Qui par le fait est prompte à disparaître parce qu'elle est nourrie de cette énergie. L'Aigle est comme un immense aimant qui reprend tous ces faisceaux de lumière qui sont l'énergie vitale de ce qui est en train de mourir ".

En même temps que Castaneda nous disait tout cela, ses mains et ses doigts comme des marteaux, imitaient la tête d'un Aigle picorant l'espace avec un appétit insatiable.

"Je vous dis seulement ce que Don Juan et les autres disent : Ce sont tous des sorciers et des sorcières ! s'exclama-t-il.

Tous sont insérés dans une métaphore qui est incompréhensible pour moi ".

"Qui est le propriétaire de l'homme ? Qui le réclame ? nous demanda-t-il.
Nous écoutions attentivement et nous le laissâmes parler tandis qu'il avait pénétré sur un terrain pour lequel les questions étaient absentes.

"Notre propriétaire ne peut pas être un homme"dit-il. Il paraît que pour les Toltèques le 'propriétaire 'est le 'moule de l'homme '. Toutes les choses ; plantes, animaux et êtres humains - ont un 'moule '.
Le 'moule de l'homme ' est le même pour tous les êtres humains. Mon moule et le vôtre, continua-t-il d'expliquer- est le même, mais dans chacun il se manifeste et agit de manière différente selon le développement de la personne ".

Au départ des mots de Castaneda, nous interprétons que le "moule humain" est ce qui nous réunit, ce qui unifie la force de la vie.
La "forme humaine", par contre, serait ce qui nous empêche que nous voyions le moule. Il semble que tant que nous ne perdons pas la 'forme humaine' nous sommes seulement capables de voir les reflets de cette forme dans tout ce que nous percevons. Cette "forme humaine" nous ne la voyons pas mais nous la sentons dans notre corps. Cette "forme" est celle qui fait de nous l'être que nous sommes et qui nous empêche de changer.

Dans Le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda instruit Castaneda sur le "moule humain" et la "forme humaine".

Dans ce livre, le "moule" est décrit comme un organisme lumineux et Castaneda rappelle que Don Juan, le décrivait comme "la source et l'origine de l'homme ".
La Gorda, en pensant à Don Juan y rappelle que celui-ci lui disait que "si nous arrivions à avoir un pouvoir personnel suffisant nous pourrions apercevoir le moule même si nous ne sommes pas des sorciers ; et que quand ceci se produirait nous dirions alors que nous avons vu Dieu. Don Juan nous dit encore que si nous le nommons Dieu, ce ne serait pas totalement faux parce que le moule est Dieu ".

Plusieurs fois cette après-midi-là nous revînmes sur le sujet de la "forme humaine" et du "moule" de l'homme. Circonscrivant le sujet depuis différents points de vue, on mit de plus en plus et davantage en évidence que "la forme" humaine est cette écorce dure représentant ce qui est personnel.
"Cette forme humaine, dit-il, est comme une serviette de bain qui nous recouvre un depuis les aisselles jusqu'aux pieds.

Derrière cette serviette il y a une bougie allumée qui va en se consumant jusqu'à l'extinction.
Quand la bougie s'éteint, c'est parce qu'on est mort.
Alors, vient l'Aigle et il le dévore.
"Les Voyants- continua Castaneda- sont des êtres capables de voir l'être humain comme un oeuf lumineux. Au coeur de cette sphère de lumière il y a la bougie allumée. Si le voyant voit que la bougie est toute petite, aussi forte cependant que peut paraître cette personne, cela signifie qu'elle est pratiquement au bout ".



Castaneda nous avait dit avant que les Toltèques ne meurent jamais parce qu'être Toltèque implique d'avoir perdu la forme humaine. C'est à ce moment que nous l'avons compris : si le Toltèque a perdu la forme humaine, il n'y a rien que l'Aigle puisse dévorer. Il ne nous restait non plus aucun doute sur le fait que les concepts de "propriétaire" de l'homme et le "moule" de l'homme, ainsi que l'image de l'Aigle se référaient à un même organisme et qu'ils étaient intimement interconnectés.

Plusieurs heures plus tard, assis devant des hamburgers, dans une cafétéria de l'angle de Westwood Boulevard et d'une autre rue dont le nom m'échappe, Castaneda nous raconta son expérience de la perte de la "forme humaine".
Selon ses dires, son expérience ne fut pas été aussi forte que celle de La Gorda, qui présenta des symptômes semblables à ceux d'une attaque cardiaque.

"Dans mon cas, s'est produit un simple phénomène de hyperventilation et à ce moment précis j'ai senti une grande pression : un courant d'énergie est entré par la tête, a traversé la poitrine et l'estomac et est descendu par les jambes jusqu'à disparaître par le pied gauche. Cela fut tout ce que je ressentis.

"Pour me rassurer je suis allé chez le médecin, mais il ne m'a rien trouvé. Il me suggéra seulement que je respire dans une sac de papier pour diminuer la quantité d'oxygène et résister au phénomène de l'hyperventilation ".

(Dans Le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda décrit à Castaneda que lorsqu'elle perdit "la forme humaine" elle commença à voir un oeil toujours face à elle. Cet oeil l'accompagnait tout le temps et elle crut presque à la fin, qu'elle allait devenir folle. Peu à peu elle s'y habitua jusqu'à considérer un jour que l'oeil fasse partie d'elle-même. "Un jour prochain, lorsque je serai vraiment un être sans forme, je ne verrai pas plus cet oeil ; l'oeil fera un avec moi...")
Au début de notre conversation, Castaneda avait apporté quelque précision sur "l'enseignement Toltèque".

Selon les Toltèques ; il faut d'une certaine manière restituer ou payer à l'aigle ce qui lui correspond. Castaneda nous avait déjà annoncé que le propriétaire de l'homme était l'Aigle, et que à cet Aigle peuvent correspondre toute la noblesse et toute beauté de même que toute l'horreur et la férocité que se trouve dans tout ce qui est.
Pourquoi l'aigle est-il donc le propriétaire de l'homme ?
"L'Aigle est le propriétaire de l'homme parce que l'homme est nourri de la flamme de vie, de l'énergie vitale qui se détache de tout ce qui est".
Et réitérant une fois de plus avec ses mains le geste de la tête au bec d'Aigle il
refit le geste de picorer tout l'espace devant son bras. " Ainsi ! Ainsi, Tout, Il dévore "

"La seule manière d'échapper à la voracité de l'aigle, est de quitter ses picots tout en contenant sa respiration...'

Quand quelqu'un est prêt pour le dernier vol, il fait une offrande à l'aigle ; "une offrande -souligna Castaneda- qui serait presque comme se donner soi-même. On donne à l'Aigle un équivalent de soi. Cette offrande s'appelle " la récapitulation personnelle ". Don. Juan me disait que la mort commence avec cette récapitulation personnelle.

On peut seulement dire alors, lorsque la mort est considérée comme irréfutable et inéluctable, que la véritable action commence ".


"En quoi consiste-t-elle, comment se pratique la récapitulation personnelle ?"
.
"D'abord il faut faire une liste de toutes les personnes que l'on a connues tout au long de la vie, une liste de tous ceux-là qui d'une manière ou l'autre nous ont forcé à mettre l'ego - ce centre de fierté personnelle que plus tard il nous montrerait comme un monstre à 3.000 têtes - en évidence.

" Nous devons nous rappeler de tous ceux qui ont collaboré pour que nous entrions dans ce jeu " ils m'aiment " ou " ils ne me veulent pas ", ce Jeu qui n'est pas autre chose que vivre révulsé sur nous-mêmes..., ¡ lamentons-nous de nos lamentations ! "

"La 'récapitulation 'doit être totale, elle va de la lettre Z à la lettre A, en marche arrière. Elle commence au moment présent et retourne vers l'enfance précoce, jusqu'à l'âge de deux ou trois ans et encore plus avant s'il était possible ".
Dès le moment que nous naissons, tout est enregistré dans notre corps. La "récapitulation" est et requiert un grand entraînement de la mémoire.
Alors, comment se fait-elle cette "récapitulation" ?
"On rapporte soigneusement les images et on se les fixe face à soi ; puis, avec un mouvement de tête de droite à gauche, on souffle chacune des images comme si nous les balayions de notre vision...
" La respiration est magique "- ajouta..

Avec la fin de la "récapitulation" se terminent aussi tous les tours, les jeux et tout ce qui est " auto tromperie ".
Il nous dit encore qu'à la fin nous savons tous de nos tours et qu'il n'y a plus moyen de mettre l'ego sur la table sans qu'immédiatement nous nous rendions compte de ce que nous avançons comme prétentions.

"Avec 'la récapitulation personnelle' on est dépouillé de tout. Ensuite, il ne reste qu'une seule tâche ; la tâche dans toute sa simplicité, sa pureté et sa crudité.

"La 'récapitulation' est accessible à tous les hommes, mais il faut démontrer une volonté intransigeante. Celui qui fluctue ou titube, celui-là sera perdu car l'Aigle le dévorera. Sur ce terrain le doute n'a pas sa place.

"Je ne sais pas bien comment expliquer tout ceci, mais dans l'accomplissement et le dévouement à la tâche il s'agit d'être compulsif sans l'être véritablement parce que le Toltèque est un être libre.
La tâche exige tout de soi et, toutefois, on est libre. Comprenez-vous ? C'est assez difficile de le comprendre pourtant, parce qu'au fond, il s'agit d'un paradoxe.

Castaneda changea de ton et de posture "Mais a cette récapitulation il est cependant nécessaire d'ajouter la 'sauce'. Ce qui est caractéristique chez Don Juan et ses 'sbires ' c'est qu'ils sont légers. Don. Juan m'accusa souvent d'être lourd, pesant. Don Juan n'est ni solennel ni cérémonieux.
"Dans le sérieux de la tâche que tous effectuent il existe toujours une place pour la bonne humeur.

Pour illustrer d'une manière concrète la manière d'enseigner de Don Juan, Castaneda nous a raconta un épisode très intéressant. Il fumait beaucoup, et Don Juan avait résolu de le traiter.

"Je fumais à peu près trois paquets par jour, l'un après l'autre ! Rien ne pouvait m'arrêter. Vous pouvez voir maintenant que je ne porte pas de poches, dit-il en nous montrant son veston qui, en vérité, en manquait de deux.
J'ai éliminé les poches pour enlever au corps cette possibilité de sentir quelque chose sur le flanc gauche, ce quelque chose qui lui rappellerait l'habitude. En éliminant la poche j'ai aussi éliminé l'habitude physique de porter la main vers la poche.
(Dans un premier livre concernant les enseignements de Don Juan, celui-ci lui dit : "La chose qu'il faut apprendre est comment d'arriver à la fente entre les mondes et comment entrer dans l'autre monde... Il y a un lieu où les deux mondes sont montés superposés. La fente est là. Elle s'ouvre et se ferme comme une porte avec le vent. Pour arriver là, un homme doit exercer sa volonté. Il doit, dirais-je, développer un désir indomptable, un dévouement total. Mais il doit le faire sans l'aide d'aucun pouvoir et d'aucun homme...".


"Une fois Don Juan m'a dit que nous allions passer quelques jours dans les collines de Chihuahua. Je me rappelle qu'il m'avait expressément dit de ne oublier d'apporter mes cigarettes. Il me recommanda, aussi, d'en apporter des provisions à raison de un ou deux paquets par jour et rien de plus. J'ai alors acheté quatre fardes de cigarettes, et au lieu de 20 j'en empaquetai quelques 40 étuis. J'en fis de divins paquets que je recouvris d'une feuille d'aluminium pour protéger mon bien des animaux et de la pluie.
"Bien équipé et le sac au dos, j'ai suivi Don Juan par les collines. Je marchais là en allumant cigarette sur cigarette, tout en essayant de récupérer mon souffle ! Don. Juan a une vigueur énorme ; avec sa grande patience il m'attendait tandis qu'il m'observait fumer et m'agiter par les collines. Je ne crois pas que j'aurais maintenant la patience qu'il a eue avec moi ! s'exclama-t-il.
"Nous arrivâmes finalement, sur un plateau assez haut, entouré de falaises et en pente latérales.



Là, Don Juan m'invita à faire marche arrière ou encore de redescendre. J'essayai plusieurs fois jusqu'à ce que je dusse finalement renoncer à la tentative. Je ne pouvais pas.

"Nous marchâmes ainsi pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'un matin je me réveille et la première chose que je fais est de chercher mes cigarettes. Où sont-ils mes divins paquets? Je cherche et cherche et je ne les trouve plus. Quand Don Juan se réveille, il s'enquiert de savoir ce qui m'arrive. Je le lui explique et il me dit : 'Ne t'inquiètes pas. C'est sûrement un coyote qui est venu et qui les a emportés, mais il ne peuvent pas être très loin. Ici ! Regarde ! Il y a les traces du coyote !'


"Tout ce jour-là nous le passâmes à suivre les traces du coyote à la recherche des paquets. Après avoir cherché beaucoup, Don Juan pourtant, continuait d'insister sur le fait que je ne devais pas me préoccuper parce que là normalement, après la colline, il y a un village. Là tu pourras acheter toutes les cigarettes que tu veux.'

"Nous repartîmes à nouveau cherchant de plus belle. Où est-il ce village ? Aucun signe ne l'annonçait. Nous en étions là, lorsque Don Juan sembla s'encoigner dans le sol et se faisant tout vieux et tout défait, il commença à se plaindre :
'Cette fois, oui je suis bel et bien perdu, je suis trop vieux, je n'en peux plus'
Tandis qu'il disait cela, il se prenait la tête dans les mains et s'agitait dans tous les sens."

Castaneda nous racontait toute cette histoire en imitant Don Juan dans ses gestes et dans le ton de voix. Il était spectaculaire à voir. Par la suite, Castaneda lui-même nous dirait que Don Juan se servait habituellement et généralement de ses habilités d'histrion.
"A tant marcher poursuivit Castaneda - je crois que se passa une éternité. Aucune anxiété de ne pas fumer ne me taquinait C'est ainsi que me fut enlevée le désir de fumer. En courant comme des démons parmi les collines !

Quand arriva le moment de retourner, on imagine facilement que Don Juan sut parfaitement comment faire. Nous descendîmes directement sur le village. La seule grande différence fut qu'alors, je n'avais pas plus cette nécessité d'acheter des cigarettes.
Cet épisode s'est passé il y a quinze ans, dit-il d'un ton nostalgique."

"La conduite du ne-pas-faire, commenta-t-il, est précisément tout ce qui est opposé la routine ou aux routines auxquelles nous nous sommes habitués.

Des habitudes comme celle de la cigarette, par exemple, sont celles qui nous ont amarrés, enchaînés... Par le ne-pas-faire bien compris par contre, toutes les avenues sont possibles ".


Castaneda nous fit comprendre que Don Juan les connaissait bien tous ; il les connaissait dans leurs habitudes et leurs faiblesses. C'est par cela qu'ils purent ainsi se saisir de chacun de la même façon. Don Juan et Don Genaro, "ces deux complices", selon les dires de Castaneda, ont pu faire à chacun le jeu approprié et, ainsi, les faire tomber sur le chemin de la connaissance.

Nous restâmes en silence un instant que j'ai finalement rompu pour le questionner au sujet de doña Soledad. Je lui dis qu'elle m'avait impressionnée comme une figure grotesque ; comme une vraie sorcière.



"Doña Soledad est une indienne. L'histoire de sa transformation est quelque chose d'incroyable. Elle a mis une telle volonté dans sa transformation qu'à la fin elle l'a obtenue. Cet effort a développé sa volonté à un point tel que par conséquent elle a développé aussi trop de fierté personnelle. Précisément à cause de cela je ne crois pas qu'elle puisse passe sur la pointe des pieds par le flanc gauche de l'aigle.
De toute manière, c'est extraordinaire ce qu'elle fut capable de faire avec elle-même ! Je ne sais pas si vous vous rappelez qui elle était.
C'était la 'Manuelita ', cette 'mama' de Pablito. Toujours en train de laver, de repasser et tout en lavant...; offrant ses bons petits plats aux uns et aux autres. "

En nous racontant cela, Castaneda imitait par des gestes et des mouvements une pauvre petite vieille.
"Il faut la voir maintenant, Doña Soledad est une femme forte et jeune. Maintenant il faut la craindre !
"La 'récapitulation ' l'a conduite à Doña Soledad au cours de sept années de sa vie. Elle fut mise dans une cavité et de là elle n'en n'est pas sortie. Elle s'est tenue là mise jusqu'à ce qu'elle en ait terminé avec tout.
Pendant sept années, elle ne fit rien d'autre que cela. Même si elle ne peut pas passer par l'Aigle - dit Castaneda plein d'admiration -, jamais plus elle ne sera à nouveau cette pauvre vieille qu'elle était avant."



Après une pause, Castaneda nous rappela que Don Juan et Don Genaro n'étaient déjà plus avec eux.
"Maintenant tout est vraiment différent"- s'exprima Castaneda nostalgique.
Don Juan et Don Genaro ne sont plus. La dame Toltèque est avec nous. Elle nous demande des tâches. La Gorda et moi, nous accomplissons la tâche ensemble. Les autres aussi ont des tâches à accomplir ; des tâches différentes, dans des lieux différents.

"Selon Don Juan ; les femmes ont davantage de talent que les hommes. Les femmes sont plus susceptibles. Dans la vie, enfin, elles se dépensent moins, en outre, elles sont moins fatiguées que les hommes.

"C'est pour cela que Don Juan m'a laissé maintenant entre les mains d'une femme. Il m'a laissé dans les mains de l'autre côté de l'unité homme-femme. Plus encore, il m'a laissée entre les mains des femmes : des petites soeurs et de La Gorda ".

La femme qui maintenant l'enseigne n'a pas de nom. Elle est, simplement, la dame Toltèque.
"La dame Toltèque est celle qui maintenant s'enseigne. Elle est responsable de tout. Tous les autres, La Gorda et moi, nous ne sommes rien ".

Nous avons voulu savoir si elle savait donc que nous allions nous rencontrer ce jour et si elle avait d'autres plans..

(Plusieurs mois plus tard, La Gorda - María Elena - m'a appelée par téléphone pour me transmettre un message de Carlos Castaneda. Dans cette conversation, elle m'a dit que la Dame Toltèque était appelée Doña Florinda, et qu'il s'agissait d'une personne très élégante, très vive et inquiète.
La dame Toltèque doit avoir cinquante ans.)

"La Dame Toltèque sait tout. Elle m'a envoyée à Los Angeles pour que je converse avec vous-nous dit alors Castaneda en s'adressant à moi. Elle sait tous mes projets, et notamment que je pars pour New York ".
Nous voulûmes savoir aussi comment elle était.
"Est-elle jeune ? Est-elle vieille ? "

"La Dame Toltèque est une femme très forte. Ses muscles se déplacent d'une manière très particulière. Elle est vieille, mais une de ces vieilles qui brillent ainsi à force de maquillage ".
Il était difficile d'expliquer comment elle était. Castaneda cherchait un point de référence et il nous rappela le film Géant.

"Vous vous souvenez de ce film dans lequel jouaient James Dean et Liz Taylor. Elle y donne l'apparence d'une femme mûre bien qu'en réalité elle soit très jeune. Cette impression est la même qu'avec la Dame Toltèque : une face avec maquillage de vieille sur un corps encore jeune. Je dirais aussi qu'elle fait tout ce qui faut pour paraître vieille. "

"Vous connaissez le National Enquirer ? Un de mes amis se charge de me le conserver ici à Los Angeles, et à chaque fois que je viens je lis les numéros parus. C'est la seule chose que je lis ici... Dans ce périodique j'ai récemment vu et encore plus précisément des photos d'Elizabeth Taylor.
Maintenant en effet je trouve l'exemple bien choisi".

Ce dernier commentaire, d'une certaine manière synthétisait aussi son jugement en ce qui concerne l'immense production de nouvelles qui caractérise à notre époque. Ce commentaire explicite aussi un jugement en ce qui concerne la valeur de toute la culture occidentale. Tout est au niveau du National Enquirer.



Rien de ce que, Castaneda nous a dit cet après-midi ne fut inopportun. Les différents morceaux d'information qu'il nous apporta suffirent à créer une certaine impression sur nous. Dans cette intention propre à Castaneda il n'y avait rien d'équivoque ; au contraire, son intérêt avait été celui de transmettre la vérité essentielle de l'enseignement dans lequel ils étaient plongés.

Nous continuâmes en parlant de la Dame Toltèque et Castaneda nous dit alors qu'elle s'en irait bientôt.
"Elle nous a dit qu'à sa place viendront deux autres femmes. La Dame Toltèque est très stricte. Ses demandes sont terribles !
(Par téléphone, La Gorda aussi insistera sur le fait que la Dame Toltèque était pleine de bravoure, et que si elle la préférait de loin à Castaneda, il allait de soi qu'elle veuille un peu plus de nous que Castaneda.
"Nous marchons avec tout le corps marqué par les coups qu'elle nous donne.")
Alors donc, si la femme Toltèque est brave il semblerait cependant que les deux qui viennent soient encore pires.
Il se peut qu'on ne soit pas encore rendu ! On ne peut pas pourtant cesser de vouloir ni on ne peut empêcher que le corps se plaigne face à la sévérité de l'entreprise... Toutefois, il n'y a pas d'autre manière d'altérer le destin.
Il m'a là saisi, alors, voilà !

"Je n'ai pas d'autre liberté que celle d'être impeccable parce que ce n'est qu'à cette condition seulement d'être impeccable que je changerais mon destin c'est-à-dire, d'échapper au picorement de l'Aigle en me faufilant par le flanc gauche de l'aigle. Si je ne suis pas impeccable, je ne change pas mon destin et l'Aigle me dévorera.
"Le Nagual Juan Matus est un homme libre. Il est libre en accomplissant son destin. Vous me comprenez ? Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire "-demanda-t-il- préoccupé.
"Mais bien sûr que nous le comprenons ! avons nous répondu avec véhémence. Tant dans ces derniers mots comme dans beaucoup d'autres choses que vous nous avez rapportées jusqu'à présent nous trouvons une grande similitude avec ce que nous sentons et vivons quotidiennement ".
"Don Juan est un homme libre- continua-t-il.
Il cherche la liberté, son esprit la cherche.
M. Juan est libre de ce préjugé de base ; le préjugé perceptif qui ne nous laisse pas voir la réalité ".
Le plus important dans tout ce que nous parlons réside dans la possibilité de se débarrasser du cycle des routines.
Don Juan lui avait fait faire de nombreux exercices pour qu'il prenne conscience de ses routines. Entre autres cet exercice de "marcher dans l'obscurité" ou encore celui de la "marche de pouvoir".

Comment casser le cycle des routines ? Comment casser cet arc perceptif qui nous unit à cette vision ordinaire de la réalité ? Cette vision ordinaire que nos routines contribuent à fixer est, précisément ; ce que Castaneda appelle "l'attention du tonal" ou "le premier anneau de l'attention".
"Casser cet arc perceptif n'est pas tâche facile ; cela peut prendre des années. La difficulté avec moi - affirma-t-il en riant- c'est que je suis très têtu. Et il dut faire les choses par force. C'est ainsi que, dans mon cas, Don Juan a dû utiliser des drogues... et c'est ainsi que je suis resté... Avec le foie en morceaux !



"Dans l'activité du ne-pas-faire on finit par mettre les routines à la poubelle et à prendre conscience". En disant cela, Castaneda s'était levé et avait commencé à marcher en arrière tandis qu'il nous rappelait une technique que Don Juan lui avait enseignée : celle de marcher en arrière avec l'aide d'un miroir.
Castaneda continua de nous rapporter que pour réussir la tâche il avait conçu un attelage métallique pour la tête (comme un cercle en forme couronne qui était soutenu dans la tête) dans lequel il avait fixé le miroir. De cette manière, il avait pu pratiquer l'exercice et avoir les mains complètement libres.
D'autres exemples de techniques du ne-pas-faire seraient celle de mettre sa ceinture à l'envers ou encore celle de porter des chaussures inversées.
Toutes ces techniques ont pour but de rendre conscient de ce qui à chaque moment est pratiqué.
"Effacer les routines est la façon que nous avons de donner au corps des sensations nouvelles.
Le corps connaît..." .

Plus tard, Castaneda nous relata certains des jeux que les jeunes Toltèques pratiquent pendant des heures. "Ce sont des jeux de ne-pas-faire expliqua-t-il. Des jeux dans lesquels il n'y a pas de règles fixes mais pour lesquels celles-ci sont créées au fur et à mesure que le jeu est joué ".
En réalité, le jeu ne comportant pas de règles fixes, la conduite des joueurs n'est donc pas prévisible et, par conséquent, tous doivent être très attentifs.
-" L'un de ces jeux consiste à donner à l'adversaire de faux signaux.
C'était un jeu de pousser ou tirer.

Comme il est pratiqué, dans ce jeu de cordes interviennent 3 personnes. Deux poteaux et une grosse corde. Avec la corde, on attache un des joueurs et les poteaux en les entourant d'un tour de corde. Le deux autres joueurs doivent tirer les extrémités de la corde et essayer de tromper l'autre en donnant de faux signaux. Tous doivent être très gentils pour que lorsqu'un tire, l'autre agisse de façon que la personne qui est accrochée ne soit pas tordue.

Les techniques et les jeux de ne-pas-faire développent l'attention. On peut dire que ce sont des exercices de concentration puisqu'ils obligent les personnes qui les pratiquent à être pleinement conscients de ce qu'ils font. "

Castaneda déclara que la sénilité consiste à se retrouver enfermé dans le cercle parfait des routines.

-" Une autre façon d'enseigner que la Dame Toltèque utilise est de nous mettre " en situations ". Je crois que c'est la meilleure manière parce qu'en nous mettant dans des situations nous découvrons que nous ne sommes que rien.
L'autre chemin est celui de l'amour-propre, celui de la fierté personnelle. Par ce dernier chemin nous nous transformons en détectives, toujours attentifs à tout ce qui peut nous survenir et nous offenser. Détectives ? Oui ! Nous passons notre temps à cherchant des preuves afin de savoir si on nous aime ou si on ne nous aime pas
Ainsi centrés en notre ego nous ne faisons pas une autre chose qui le fortifier. Selon la femme Toltèque, le mieux est de commencer en considérant que personne ne nous aime ".

Castaneda nous rappela que pour Don Juan, la fierté personnelle ressemblait à un monstre à 3.000 têtes (la fameuse hydre de l'antiquité).

-" On détruit et on décapite les têtes mais d'autres repoussent en permanence !
Et nous avons tous les tours ! s'exclama Castaneda. Avec ces tours nous nous auto illusionnons, nous nous fourvoyons en croyant que nous sommes quelqu'un. "

Je lui rappelai alors, l'image de " traquer ses faiblesses " comme on prend les lapins dans un piège", qui apparaît dans son livre.

-" Effectivement -me répondit-il-, il faut être constamment aux aguets " .
(ndt :la traque est exprimée par le terme guet en espagnol et en italien)
En changeant de position, Castaneda commença alors à nous raconter l'histoire de ses trois dernières années.

"Une des tâches les plus ardues fut pour moi celle d'être cuisinier dans les cafétérias pour routiers. La Gorda m'a accompagné cette année comme fille de table ! Pendant plus d'un an nous avons sillonné les routes en tant que Joe Cordoba et sa femme !

-" Mon nom complet était José Luis Cordoba,- pour vous servir- " dit-il en faisant une révérence profonde. Mais, tous me connaissaient comme Joe Cordoba."

Castaneda ne nous mentionna le nom ni le lieu de la ville où ils vécurent.
Il est bien possible qu'ils aient circulé en divers emplacements.
Il paraît qu'au début ils arrivèrent, La Gorda et la Dame.Toltèque, celui qui les accompagna pendant un certain temps. La première chose fut de trouver une maison et du travail pour Joe Cordoba, sa femme. et sa belle-mère.
-" C'est ainsi que nous nous présentions, commenta Castaneda ; autrement, les gens n'auraient pas compris ".

Longtemps ils cherchèrent du travail, jusqu'à ce qu'à la fin ils en trouvent dans une cafétéria de routiers.
-" Dans ce type d'établissement le travail débute très tôt le matin. À cinq heures il fallait déjà être au boulot ".

Castaneda nous raconta, en riant, que dans ce genre d'endroit, la première chose que l'on aurait pu lui demander était celle-ci :
-" Savez-vous préparer les œufs ? "

Que diable cela pouvait-il être que de faire des œufs ? Il lui fallu assez longtemps avant que de se rendre compte de ce qu'ils voulaient lui dire, jusqu'à ce que finalement il ait découvert qu'il s'agissait des diverses manières de préparer les oeufs pour les déjeuners. Dans les restaurants ou les cafétérias pour camionneurs, ce " savoir préparer des oeufs" est très important.

Ils travaillèrent ainsi une année durant.

-" Maintenant en effet, c'est vrai que je sais " préparer des œufs " - affirma-t-il en riant, tous ceux que vous souhaitez et comme vous le souhaitez !".

La Gorda travailla aussi beaucoup. Elle fut tellement bonne au service de table qu'elle finit par être en chargé de toutes les filles se service.
Au bout d'un an, quand la Dame Toltèque leur dit
-"Cela suffit ! il faut mettre un terme à cette tâche", le propriétaire de la cafétéria ne voulut pas les laisser aller.

-" En vérité là, nous travaillions très dur, et beaucoup ! Depuis tôt le matin jusqu'à tard dans la nuit ".

Pendant cette année ils firent une rencontre significative.
Il s'agit ici de l'histoire d'une fille appelée Terry, qui arriva à cette cafétéria où elle demanda du travail comme fille de table.
Entre temps, Joe Cordoba avait gagné alors la confiance du propriétaire de l'établissement et il était en somme chargé d'être son représentant au moment d'engager ou de surveiller tout le personnel.
Selon lui, Terry leur avait laissé croire qu'elle cherchait à parler à Carlos Castaneda.

Comment avait-t-elle pu savoir qu'ils étaient là ? Castaneda ne le savait pas.

-" Cette Terry, poursuivit Castaneda avec tristesse en voulant nous donner à comprendre qu'elle brillait par sa saleté et son désordre, était une de ces "hippies" qui consomment des drogues... Une vie épouvantable. Pauvre petite !"

Par la suite, Castaneda nous dira que, bien qu'il n'ait jamais pu dire à Terry qu'ils étaient, lui, Joe Cordoba et sa femme ceux qu'elle cherchait sans le savoir, ils l'aidèrent beaucoup pendant les mois qu'elle passa avec eux.

Un jour, elle est venue très excitée nous annoncer que dans la rue elle venait de voir Castaneda dans un Cadillac stationnée face à la cafétéria.

-"Il est là, nous elle a dit en criant ; il est dans la voiture, en train d'écrire !

-" Es-tu sûre que c'est lui ce Castaneda ? Comment peux-tu en être tellement convaincue ?-lui demanda-t-il.

Mais elle poursuivit :
-" Mais oui, c'est lui, j'en suis absolument sûre...!

-" Je lui suggérai alors, qu'elle courre dehors jusqu'à la voiture et qu'elle le questionne. On devait se débarrasser de ce doute immense.
-" Allez, allez, vas-y ! Insistai-je.

Elle n'avait pas le courage de lui parler parce qu'elle disait qu'elle était très grasse et très laide.
Je l'ai encouragée :
-" Mais non, tu es merveilleuse, vas-y !

-" À la fin elle y alla, mais est revint dans une fontaine de larmes ".
Il nous rapporta que l'homme de la Cadillac ne l'avait même qu'à peine regardée, et qu'il la dédaigna tout bonnement en ajoutant qu'elle ne devait pas le déranger. "

-"On imagine que j'aie essayé de la consoler, nous dit Castaneda. Elle me faisait tant de peine que j'ai failli lui dire qui j'étais. La Gorda ne me laissa pas faire ; elle me protégea".

Il ne pouvait réellement pas lui dire rien que parce qu'il accomplissait une tâche dans laquelle il était Joe Cordoba et non pas Carlos Castaneda.
Il ne pouvait pas désobéir.
Il raconta encore que, lorsque Terry arriva, elle n'était pas une bonne fille de salle. Avec tous ces mois qui passèrent, ils en firent toutefois une ménagère très bonne : très propre et soigneuse. "

-"La Gorda a donné beaucoup de Conseils à Terry. Nous la surveillions beaucoup... Jamais elle n'imagina avec qui elle avait vécu tout ce temps".

" Ces dernières années furent des moments de grande privation pendant lesquels ils furent maltraités et outragés. Plus une fois il fut sur le point de dire qui il était, mais...

-"Qui m'aurait cru ! - dit-il. En outre, la femme Toltèque est la seule qui décide !
Cette année, il y eut des moments où nous fûmes réduits au minimum : nous dormions à même le sol et nous ne mangions qu'une seule chose ".

En entendant cela, nous voulûmes qu'il nous explique leur façon de manger.

Castaneda nous dit alors que les Toltèques mangeaient un seul type d'aliment à la fois, mais selon des périodes très rapprochée.

-"Les Toltèques mangent toute la journée".
(Dans cette affirmation de Castaneda on peut y voir le désir de casser l'image que les gens ont du sorcier comme étant des êtres avec des pouvoirs spéciaux qui n'auraient pas les mêmes nécessités du reste des mortels. En disant qu'"ils mangent toute la journée", Castaneda s'unissait ainsi au reste des hommes).

Selon Castaneda, le mélange d'aliments- par exemple, manger de la viande avec des pâtes et des légume, est très mauvais pour la santé.

-"Ce mélange est apparu très récemment dans la vie quotidienne de l'humanité - affirma-t-il. Manger un seul aliment aide à faire la digestion et c'est meilleur pour l'organisme. "

-" Souvent, Don Juan m'accusait que toujours je me sentais mal. On peut imaginer combien je pouvais m'en défendre ! Toutefois, je finis un jour par me rendre compte qu'il avait raison et j'ai appris. Maintenant je me sens bien et je suis fort et sain."

Leur façon de dormir est aussi différente de celle de la majorité d'entre nous.
L'important est de se rendre compte qu'on peut dormir de beaucoup de manières.
Selon Castaneda, on nous a enseigné, à nous coucher et à nous lever à une certaine heure parce que c'est ce que la société veut de nous.
-" Ainsi, par exemple, les papas couchent leurs enfants pour pouvoir les toiser de haut". Tous, nous rîmes parce que quelque chose de vrai résidait dans cette affirmation.

"Je dors toute la journée et toute la nuit - a continué -, mais si j'additionne les heures et les minutes que je dors je ne crois pas que je puis compter plus de cinq heures par jour".
Dormir de cette manière requiert, pour la personne, l'habilité d'aller directement au sommeil profond. "

Nous en revînmes à Joe Cordoba et à sa femme.
Castaneda nous a dit qu'un jour la Dame Toltèque vint les trouver et elle leur dit qu'ils ne travaillaient pas suffisamment.

-" Elle nous manda d'organiser une affaire commerciale d'importance assez grande un truc du genre architecture des jardins, quelque chose comme la conception, le design et l'esthétique des jardins.

-" Cette nouvelle tâche que nous donnait la Dame Toltèque n'était pas une mince affaire. Nous dûmes engager un groupe de gens pour qu'ils nous aident à faire les travaux pendant la semaine, tandis que nous étions dans la cafétéria. Pendant les week-ends, nous nous consacrions exclusivement aux jardins. Nous eûmes beaucoup de succès !

"La Gorda est une personne très entreprenante. Cette année nous avons donc travaillé énormément...
Pendant la semaine nous étions à la cafeteria et pendant les week-ends nous conduisions le camion et plantions des arbres.
Les exigences de la Dame Toltèque sont tellement grandes !

-" Je me souviens qu'en une certaine occasion nous étions dans la maison d'un ami quand sont arrivés des journalistes qui cherchant Carlos Castaneda.
C'étaient des journalistes du New York Times. Afin de passer inaperçus, La Gorda et moi nous nous mîmes à planter des arbres dans le jardin de mon ami. À une certaine distance nous les avons vus entrer et sortir de la maison. Ce fut alors, que mon ami nous cria dessus très fort et qu'il nous maltraita devant les journalistes.
Il semblait que Joe Cordoba et à sa femme pouvaient se laisser crier dessus sans conséquence. Aucun de ceux qui étaient là présents ne prit notre défense. Qu'étions-nous ? Là-bas, il n'y a seulement que les pauvres et les chiens qui travaillent au soleil !

-" C'est ainsi qu'avec l'aide de cet ami, nous trompâmes les journalistes.
Mais mon corps, toutefois, je n'ai pas pu le tromper.

Trois années durant nous avons progressé dans la tâche de donner au corps des expériences qui lui feraient se rendre compte de ce que, en vérité, nous ne sommes que peu de choses.
La vérité est qu'il n'y a pas que le corps qui souffre : Le mental est lui aussi habitué à des stimulations constantes.
Le guerrier, toutefois, n'a pas besoin des stimulants de l'environnement ; il n'en a pas besoin.
Quel meilleur lieu pouvions nous alors être que celui dans lequel nous étions plongés ! Là, personne ne pensait !"

En continuant l'histoire de ses aventures, Castaneda commenta que plus d'une fois lui et La Gorda furent refoulés et jetés à la rue.
-" D'autres fois, en cheminant en camion par la route, nous étions poussés jusqu' aux bords du chemin. Quelle autre alternative avions-nous ?
C'était mieux de laisser passer !"

Par tout ce que Castaneda nous disait, on aurait pu croire que la tâche de ces années était en rapport avec "apprendre à survivre dans des circonstances défavorables", et ce, avec "l'expérience de la discrimination".

-" Cette dernière, est "quelque chose de très difficile à supporter mais c'est très enrichissant"- conclut-il- avec un grand calme.

L'objectif de la tâche consiste à apprendre à se soustraire à l'impact émotionnel que la discrimination provoque. L'important étant de ne pas réagir, de ne pas se fâcher. Si on réagit, on est perdu.
-"On n'est pas offensé par le tigre lorsqu' il attaque- expliqua-t-il si on peut on esquive et on laisse passer".

-" En une autre occasion, La Gorda et moi nous avons trouvé du travail dans une maison, elle comme servante et moi comme maître d'hôtel. On ne peut pas imaginer comment cela se termina !
Nous fûmes jetés à la rue à coup de pieds et sans salaire. Plus encore ! Pour se protégés de nous au cas où nous protesterions, ils avaient appelé la police locale. Vous vous rendez compte ! Nous fûmes prisonniers pour rien ".

-" Cette année, La Gorda et moi, nous l'avons passée en travaillant très dur et en souffrant par de grandes privations. Souvent nous n'avions rien à manger. Le pire fut que nous ne pouvions pas ni nous plaindre ni avoir l'appui du groupe. Dans cette tâche nous avons été seuls et nous ne pouvions pas nous échapper. De toute façon, même si nous avions pu dire qui nous étions personne ne nous aurait crus. La tâche est toujours totale.

-" Je suis vraiment Joe Cordoba- continua Castaneda-en accompagnant ses mots d'un mouvement de tout son corps- ; et tout ceci est fabuleux parce que je ne crains plus rien. Je suis déjà parvenu à tout ce qu'il pouvait m'arriver de pire. Cela est tout ce qui suis".
A ces derniers mots, il toucha le sol avec les mains.
-" Comme je vous l'ai dit auparavant, chacun de nous a des tâches différentes à accomplir.
Les Genaros sont très au point ; Benigno est maintenant au Chiapas et cela lui va très bien. Il a un petit orchestre d'harmonie et il possède à merveille le don d'imitation ; il imite Tom Jones et bien d'autres.

Pablito est le même que toujours ; il est très paresseux. Bénigno c'est celui qui fait les bruits et Pablito les fête. Benigno c'est celui qui travaille et Pablito reçoit les applaudissements.

"Maintenant-dit-il en conclusion- nous avons tous terminé les tâches que nous faisions et nous nous préparons pour des tâches nouvelles. La Dame Toltèque est celle qui nous envoie "
.
L'histoire de Joe Cordoba et de sa femme nous avait beaucoup impressionnées. Il s'agissait d'une expérience très différente de celles de ses livres. Nous éprouvions un grand intérêt à savoir s'il avait écrit ou s'il était en train d'écrire quelque chose sur Joe Cordoba.
-"Je savais que Joe Cordoba existait- a dit l'une d'entre nous- il devait exister.

-" Pourquoi n'écrivez vous pas à ce sujet ?
De tout ce que vous nous avez raconté c'est l'histoire de Joe Cordoba et de sa femme qui a eu sur moi a eu le plus d'impact. "

-" Je viens de livrer un nouveau manuscrit à mon agent- nous a répondu Castaneda -. Dans ce manuscrit, la Dame Toltèque est celle qui enseigne. Il ne pouvait pas en être autrement. Il est possible que son titre soit " LA TRAQUE " ou " LE GUET " mais de toute façon il traitera de l'art d'être dans le monde.
Là est tout son enseignement. Elle est la responsable de ce manuscrit. Ce doit être une femme qui enseigne cet l'art majeur.
Les femmes le connaissent bien parce qu'elles ont toujours vécu avec l'ennemi ; c'est-à-dire, elles ont toujours marché dans les nœuds du réseau d'un monde masculin.

C'est précisément pour cela : parce que les femmes ont une longue expérience dans cet art, que la Dame Toltèque est celle qui devra nous dispenser les principes du guet. (ndt : ou de la traque)

-" Dans ce dernier manuscrit, toutefois, il n'y a rien de très concret à propos de la vie de Joe Cordoba et de sa femme.
Je ne peux pas écrire en détail toute cette expérience parce que personne ne le comprendrait ni le croirait. Je ne peux d'ailleurs parler de celle-ci que très très peu car l'essence de l'expérience des dernières trois années est dans ce livre ".

En revenant à la Dame Toltèque et à ses moeurs, Castaneda nous dit qu'elle était très différente de Don Juan.
-" Elle ne me chérit pas - insista-t-il- par contre, elle chérit La Gorda! À la femme Toltèque on ne peut rien lui demander. Avant que quelqu'un lui parle elle sait déjà ce qu'il doit lui répondre. En outre, il faut la craindre ; quand elle se, elle frappe " conclut-il alors en faisant beaucoup de gestes qui indiquaient leur frayeur.

Nous restâmes un instant en silence. Le soleil avait baissé et ses rayons nous arrivaient parmi les troncs des arbres. Je senti un peu d'air frais. Je comptais qu'il qui devait être aux alentours des sept heures de l'après-midi.
Castaneda aussi avait semblé prendre conscience de l'heure.
-" Il est tard déjà. On pourrait peut-être aller manger quelque chose. Puis-je seulement vous inviter ?"

Nous nous sommes levés ensuite nous nous mîmes à marcher. Par une de ces ironies du sort, Castaneda avait pris par mégarde mes notes avec ses livres.
Le mieux était de laisser tout dans sa voiture. Nous avons procédé ainsi et, libérés de ces volumes, nous avons marché en groupe animé par une vive conversation.

Tout ce qu'ils ont réussi requiert des années de préparation et de pratique.
Un exemple tout simple est celui de l'exercice du rêve.
- " Ce qui pourtant paraît une bêtise, affirma Castaneda emphatique, est cependant très difficile à obtenir ".

L'exercice consiste à apprendre à rêver à volonté et de manière systématique.
On commence par rêver une main qui entre dans notre domaine visuel de rêveur. Ensuite, on voit tout le bras. On poursuit de façon progressive jusqu'à pouvoir se voir tout entier dans le rêve.
L'autre étape consiste à apprendre à utiliser les rêves. C'est-à-dire, qu'une fois qu'on a réussi les contrôler, il faut apprendre à agir au coeur de ces derniers.
-"Ainsi ; par exemple -dit Castaneda-on rêve de soi-même un autre soi-même qui sort du corps, qui ouvre la porte et se promène à la rue.
La rue est, alors, quelque chose d'inattendu!, Quelque chose de nous est sorti de nous ; quelque chose qui peut s'obtenir à volonté ".

Selon Castaneda, rêver n'occupe pas le temps. C'est-à-dire que rêver ne se produit pas dans le temps de nos horloges. Le temps du rêve est quelque chose de très compact.
-" La Dame Toltèque a dit que rêver se produit dans le temps de P.
Pourquoi ? Je ne le sais pas. C'est juste ainsi qu'elle l'appelle ".

Castaneda nous a donné à comprendre que dans les rêves se produit une immense usure physique.
-" Dans les rêves, on peut vivre beaucoup mais le corps le ressent. Mon corps en a beaucoup souffert. Il me reste ensuite, comme des années de torpeur ".

Plusieurs fois, en touchant ce sujet du rêve, Castaneda affirmait que ce qu'ils font dans leurs rêves a une valeur pragmatique.

Dans les " Histoires de pouvoir ", on peut lire que les expériences des rêves et celles de la veille "acquièrent la même valeur pragmatique", et que pour les sorciers "les critères pour différencier le rêve et la veille sont considérés comme désuets ".

Les sorties ou les voyages hors du corps physique (ndtr :OBE) avaient éveillé avec acuité notre intérêt, et nous voulûmes en savoir davantage sur ces expériences.

Il nous éclaira en disant que chacun d'entre eux avait obtenu des expériences différentes.
-" La Gorda et moi, par exemple, nous " surfons " ensemble. Elle me prend l'avant-bras et nous y allons ".

Il nous expliqua aussi que le groupe a des voyages communs. Tous sont dans un entraînement constant dont l'objectif serait d'arriver à être des témoins !
"Arriver à être des témoins signifie, affirma Castaneda, qu'on ne peut plus rien juger.
C'est-à-dire, qu'il s'agit d'un "Voir" éternel qui équivaudrait à ne plus jamais avoir de préjugés ".


Josefina semblait avoir de grandes habilités pour ces voyages dans le corps de rêve. Elle aime l'emporter et le toucher en lui racontant des merveilles. La Gorda est toujours celle qui vient pour la sauver.

-"Josefina démontre une grande facilité pour casser cet arc réflexe. Elle est complètement folle!. Josefina vole très loin, mais elle ne veut pas s'en aller seule et toujours alors elle revient. Elle revient et elle cherche après moi...
Elle me donne de ces voyages des rapports qui sont des merveilles !"

Selon Castaneda, Josefina est un être qui ne peut pas fonctionner dans ce monde-ci, -" elle finira internée dans une quelconque institution Josefina est un être "sans attachements" à ce qui est concret ; elle est éthérée. A tout moment elle peut définitivement s'en aller".

La Gorda et Castaneda sont, par contre, beaucoup plus prudents dans leurs vols. La Gorda représente particulièrement la stabilité et l'équilibre qui dans une certaine mesure lui font défaut.

Après une pause, je lui rappelai cette vision de l'immense dôme qui dans Le Second Anneau de Pouvoir est présenté comme le lieu de la rencontre et où Don Juan et Don Genaro les attendraient.

-" La Gorda a aussi cette vision commenta-t-il pensif.
Ce que nous voyons n'est pas un horizon terrestre. C'est un endroit très nivelé et aride dans l'horizon duquel nous voyons se lever comme un immense arc qui le couvre totalement et qui s'avance ainsi jusqu' au zénith. En ce point du zénith, on voit une grande luminosité, on dirait que c'est quelque chose comme une coupole qui émet une lumière de couleur ambre ".

Nous le pressâmes de questions pour qu'il nous donne davantage d'informations sur cette coupole.

-"Qu'est-ce ? Où est-elle ?"

Castaneda nous répondit que par la taille de ce que l'on peut voir, il pourrait peut-être s'agir d'une planète.
-" Dans ce zénith il y a comme un grand vent. "

Par la brièveté de sa réponse, nous nous sommes rendus compte que Castaneda ne voulait pas parler beaucoup de ce sujet. Il était possible, aussi, qu'il ne puisse pas trouver les mots adéquats pour exprimer ce qu'ils voyaient.
Quoi qu'il en soit, il est évident que ces visions, ces vols dans le corps de rêve, sont un entraînement constant pour le voyage définitif, celui de la sortie par le flanc gauche de l'aigle, ce saut final qui s'appelle la mort, celui-là qui termine la récapitulation, ce pouvoir de dire enfin "nous sommes prêts", ce voyage dans lequel nous emportons tout ce que nous sommes, mais rien plus que ce que nous sommes.

- " Selon la Dame Toltèque - nous a confié Castaneda -, ces visions ne sont que mes propres aberrations. Elle pense que c'est là ma manière inconsciente de paralyser mes actions ; c'est-à-dire, la façon que j'ai de dire que je ne veux pas quitter ce monde. La Dame Toltèque dit aussi qu'avec mon attitude je freine La Gorda dans ses possibilités d'un vol plus fécond ou plus productif ".

M. Juan et Don Genaro étaient de grands rêveurs. Ils avaient un contrôle absolu de cet art.
-" Je suis stupéfait - s'exclama Castaneda, en portant rapidement la main vers l'avant-du fait que personne ne remarque que Don Juan est un rêveur inouï. On peut dire la même chose de Don Genaro. Don Genaro, par exemple, est capable de faire venir son corps de rêve dans la vie de tous les jours ".

Le grand contrôle de Don Juan et Don Genaro se démontre dans le fait de ne pas être remarqué ou de pouvoir passer inaperçu
(Dans tous ses livres, Castaneda fait constamment référence à "s'effacer" et "passer inaperçu").

Dans Le Second Anneau de Pouvoir, Castaneda rappelle les fois où Don Juan lui avait ordonné qu'il se concentre sur le fait de "ne plus être au milieu du chemin encombré".

Néstor aussi dit "que Don Juan et Don Genaro ont appris à ne pas être remarqués au milieu du tout.

-" Tous Les deux sont des maîtres dans l'art du "guet".

De Don Genaro, La Gorda dit qu'il était la plus grande partie du temps dans son corps de rêve.

-"Tout ce qu'ils font-continua-t-il avec enthousiasme- est digne d'éloge.
De Don Juan, j'admire intensément son grand contrôle, sa tenue et sa sérénité. -"On ne pourra jamais dire que Don Juan est un vieux sénile. Cela ne se passe pas ainsi avec d'autre gens. Il y a ici par exemple sur le campus, un vieux professeur qui quand j'étais garçon était déjà célèbre. Il était alors au sommet de sa robustesse physique et de sa créativité intellectuelle.
Maintenant... Il mâche sa propre langue ! Je peux maintenant le voir comme il est vraiment: un vieillard sénile.
Par contre, je ne pourrais jamais dire quelque chose de semblable pour Don Juan.
Son avantage par rapport à moi-même est tout simplement abyssal ".

Dans une entrevue avec Sam Keen, Castaneda dit qu'une certaine fois Don Juan lui a demandé s'il pensait que tous les deux étaient égaux.
Bien qu'il ne pensât réellement pas réellement qu'ils l'étaient, il lui avait répondu que oui dans un ton condescendant.
Don Juan l'écouta mais n'accepta pas son verdict.

-"Je ne crois pas que nous soyons égaux-lui a-t-il dit-, parce que je suis chasseur et un guerrier et toi tu n'es rien de plus qu'un 'proxénète. Je suis disposé à tout moment à offrir la récapitulation de ma vie. Ton petit monde plein de tristesses et d'indécisions et il ne pourra jamais être égal à au mien
"(Sam Keen, Voices and Visions (New York : Harper and Row, 1976) p. 122).


De tout ce que Castaneda nous avait raconté on peut en trouver certains parallélismes avec d'autres courants et traditions concernant la pensée mystique. Dans ses livres mêmes il cite des auteurs et des oeuvres antiques ou plus contemporaines.

J'eus l'audace de lui rappeler qu' il avait, entre autres, fait référence au livre égyptien des morts, au Tractatus de Wittgenstein, à des poètes espagnols comme Saint Jean de la Croix , à Juan Ramón Jiménez (Prix Nobel de littérature), et à des auteurs latino-americains comme le péruvien César Vallejo.

-"Oui-répondit-il- dans ma voiture il y a toujours des livres, beaucoup de livres. Des choses que m'envoient l'un ou l'autre. J'avais généralement le plaisir de lire des extraits de ces livres à Don Juan... qui aime la poésie. Et c'est clair que souvent il n'en aime que les quatre premières lignes ! Selon lui, ce qui suit est une idiotie. Il déclare même qu'après la première strophe on perd la force, ce qui suit devient alors répétition pure".

L'un d'entre nous lui demanda s'il avait lu ou s'il connaissait les techniques yogas et les descriptions des différents plans de la réalité que l'on trouve dans les livres sacrés de l'Inde.

-"Tout cela est admirable- nous dit-il- J'ai eu, en outre, des relations assez étroites avec des gens qui travaillent le Hatha Yoga ".

-" En 1976, un ami médecin appelé Claudio Naranjo, vous le connaissez peut-être- m'a mis en relation avec un maître de yoga. C'est ainsi que nous sommes allés le visiter dans son Ashram, ici, en Californie. Nous communiquions par l'intermédiaire d'un professeur qui faisait office de traducteur. Je cherchais à découvrir dans cette entrevue les parallèles avec mes expériences personnelles des voyages hors du corps. Mais là, cependant, nous n'avons parlé que de choses sans importance. Il y a eu, certes, beaucoup d'apparat et de cérémonial mais rien de sérieux ne fut dit.

-" Vers la fin de l'entrevue, ce personnage a pris dans ses mains une sorte d'aspersoir en métal et il a commencé à m'asperger avec un liquide dont le parfum ne m'inspirait pas. Comme c'était assez désagréable, je lui ai demandé ce qu'il venait de me jeter dessus.
Quelqu'un s'approcha alors de moi et il m'expliqua que je devais être très heureux parce qu'il m'avait donné sa bénédiction. J'ai insisté pour connaître le contenu du récipient. On m'apprit finalement que toutes les sécrétions du maître étaient conservées car 'Tout ce qui sort de lui est sacré '. Vous pouvez imaginer facilement, conclut-il sur un ton égrillard et burlesque, que la conversation avec le maître yoga prit fin à ce moment définitivement. "

Quelques années ensuite Castaneda a vécu une expérience similaire avec un des disciples de Gurdjieff. Il le rencontra à Los Angeles à la demande d'un ami. On disait que ce Monsieur avait imité Gurdjieff en toutes choses.
-" Il s'était fait tondre et avait d'immenses moustaches- commenta-t-il- en indiquant de ses mains la taille de ces dernières. Nous n'étions pas à peine entrés qu'il me prit énergiquement par le cou et qu'il m'asséna des coups énormes. Puis ensuite il m'a immédiatement dit que je devais quitter mon maître actuel parce que je perdais mon temps. Selon lui, en huit ou neuf classes il allait pouvoir m'enseigner tout ce que je devais savoir. Vous pouvez imaginer ? En quelques classes ils enseignent tout à quelqu'un."

Castaneda nous a aussi dit que le disciple de Gurdjieff avait bien mentionné l'utilisation des drogues pour accélérer le processus d'apprentissage.
Cette entrevue ne dura pas très longtemps. Il paraît que l'ami de Castaneda se rendit compte très vite du ridicule de la situation et de l'ampleur de son erreur. Cet ami avait insisté sur le fait qu'il rende visite au disciple de Gurdjieff parce qu'il était convaincu que Castaneda avait besoin d'un enseignant plus sérieux que Don Juan. Quand se termina l'entrevue, Castaneda nous dit que son ami s'était senti affreusement honteux.

Nous avions avancé en marchant de plus de six ou sept blocs de bâtiments. Pendant ce temps nous discutions de choses de choses et d'autres autour du thème de notre rencontre. Je me souviens avoir dit que j'avais lu dans la Gazette du Fonds pour la Culture Économique un article de Juan Tovar dans lequel on mentionnait la possibilité de réaliser un film au départ de ses livres.

-" Oui, a-t-il dit, il fut un temps où on a parlé de cette possibilité ".

Il nous fit ensuite l'histoire de sa rencontre avec le producteur, Joseph E. Levine, celui qui l'avait tant intimide derrière son immense bureau.
La taille du bureau et les mots du producteur, à peine compréhensibles par le fait de l'immense cigare qu'il tenait entre les dents.

-" La tribu souffre-t-elle ? lui dit-il- c'était là un des propos qui avaient le plus impressionné Castaneda.

-" Il était derrière son bureau comme sur une estrade et moi j'étais là plus bas que lui, tout petit. Quelle puissance ! Avec ses mains pleines d'anneaux et de bagues sertis de très grosses gemmes ".

Castaneda avait déjà dit Juan Tovar que ce qu'il espérait finalement c'était de voir Anthony Quinn jouer le rôle de Don Juan.
Il paraît même que quelqu'un avait proposé Mia Farrow pour l'un des rôles.

-" Concevoir la réalisation d'un tel film est ainsi quelque chose de très difficile-nous commenta-t-il
Ce n'est ni de l'ethnographie ni une fiction. "
Finalement, le projet échoua. Le Nagual Juan Matus lui-même aurait dit que cela ne pouvait pas être possible.

Pendant cette même époque il fut invité à prendre part des shows comme celui de Johnny Carson et Dick Cavett.
- " À la fin je n'ai pas pu ainsi accepter toutes ces choses. Que puis-je effectivement répondre à Johnny Carson, par exemple, si il me demande si j'ai parlé ou non avec le coyote ? Qu'est-ce que dis-je ? Je lui dis que oui, que... Et ensuite ? Indubitablement, la situation aurait été vouée au ridicule.
Don Juan fut celui qui m'a chargé de rendre le témoignage d'une tradition- dit encore Castaneda. Lui-même insista sur le fait que j'accepte des entrevues et donne des conférences pour promotionner les ouvrages que j'écrivis à ce propos.
Mais ensuite il me fit interrompre tout cela parce que ce type d'action consomme beaucoup d'énergie. Si on est dans ce domaine d'actions il faut lui donner beaucoup d'impulsions ".

Castaneda expliqua ensuite clairement qu'il était évident que par le bénéfice de la vente de ses livres il se chargeait de résoudre tous les frais de tout le groupe. Castaneda les nourrissait tous.

-" Don Juan m'a donné la tâche de mettre par écrit tout ce que les sorciers et les sorcières du groupe diraient. Ma tâche ne consistait qu'à écrire jusqu'à ce qu'un jour ils me disent, 'Cela suffit, on arrête tout ici '.
L'impact ou non de mes livres, je ne le connais pas réellement parce que je ne suis pas en rapport avec ce qui passe par ici.
C'est avant tout à Don Juan avant et à la femme Toltèque que maintenant appartient tout le contenu des livres. Ils sont responsables de tout ce qui s'y trouve ".

Le ton sa voix et de ses gestes nous a vivement étonnés. Il était obvie que concernant ce type de tâche, celle de Castaneda consistait à obéir. Son objectif n'était enfin que d'être impeccable en tant que récepteur et transmetteur d'une tradition et d'un enseignement.

-" Personnellement -continua-t-il après une pause- je peux dire que je travaille dans un type de journal qui est quelque peu comme un manuel. De ce travail, en fait, je suis le responsable. Je souhaite qu'une éditorial les publie et qu'il se charge de les distribuer aux personnes intéressées ainsi qu'à des centres d'étude ".

Il nous dit encore qu'il avait élaboré quelques 18 unités dans lesquelles il pensait avoir résumé tout l'enseignement de la nation Toltèque. Pour organiser le travail, il se servit de la phénoménologie de Edmond Husserl comme cadre théorique pour étayer de façon compréhensible ce qui lui avait été enseigné.

-" La semaine passée, je me suis rendu à New York. J'ai porté le projet aux éditeurs Simon and Schuster mais j'ai échoué. Je crois qu'ils furent effrayés. Le fait est qu'une chose pareille ne peut pas avoir de succès.

"De ces 18 unités je suis le seul responsable, continua-t-il sur un ton méditatif, et, comme vous pouvez vous-même le constaté, je n'ai pas eu le succès escompté. Ces 18 unités sont comme les 18 chutes au cours desquelles j'ai fortement heurté de la tête.
J'étais en accord avec les éditeurs sur le fait que c'est un travail de lourde lecture, mais c'est tel que je suis...
Don. Juan, Don Genaro, tous les autres sont différents. Ils sont super légers !"'

- " Pourquoi appellé-je ces travaux des unités ? "- devançant ainsi lui-même notre question.
-" Je les appelle ainsi parce que chacune d'entre d'elles à la prétention de montrer une des manières de rompre l'unité de ce qui est familier. On peut casser de différentes façons cette vision perceptive unique ".

Castaneda, en essayant de nous clarifier à nouveau tout cela, nous donna l'exemple de la carte.
Chaque fois que nous voulons arriver en un certain emplacement, nous avons besoin d'une carte avec des points de référence très précis pour ne pas nous perdre.

- " Nous ne trouvons rien sans l'aide d'une carte, s'exclama-t-il.
Ce qui arrive ensuite c'est que l'unique chose que nous voyons n'est plus que la carte. Au lieu de voir ce qu'il faut voir, nous finissons par voir la carte que nous portons à l'intérieur. C'est pour cela qu'il est nécessaire de casser cet arc réflexe et couper constamment les liens qui nous conduisent sempiternellement aux points de référence connus. C'est là le dernier enseignement de Don Juan ".

Souvent au cours de cet après-midi, Castaneda devait insister sur le fait qu'il n'était pas plus qu'un "simple pont avec le monde". Toute la connaissance des livres appartient à la nation Toltèque.

Devant son insistance, je ne pus pas, néanmoins m'empêcher de réagir et lui dire que le travail d'arranger le matériel de ses notes en des livres cohérents et bien organisés ne cessait de toute façon pas d'être immense et difficile.

-" Non, répondit Castaneda.
Je n'ai aucun travail véritablement.
Ma tâche consiste, simplement, à copier la page qui m'est donnée en rêves ".

Selon Castaneda on ne peut rien créer du néant. Prétendre créer ainsi est une chose absurde. Pour nous expliciter cela, il illustra son discours par un épisode de la vie de son père.

-" Mon père avait décidé qu'il allait être un grand auteur. Dans cette optique, il avait résolu de systématiser son bureau. Il avait besoin d'avoir un bureau qui serait parfait. Il fallait tenir compte jusqu'au détail minimal, depuis la décoration des parois jusqu'au type d'éclairage de sa table de travail.
Une fois que la pièce fut prête, il passa beaucoup de temps à chercher le meuble adéquat pour son entreprise. Le bureau proprement dit devait être d'une certaine mesure, d'un certain bois, d'une certaine couleur, etc.. Il se comporta de la même façon pour le choix de la chaise sur laquelle il serait assis.
Il a ensuite dû choisir la protection adéquate pour ne pas endommager le bois de son bureau. Il avait le choix La couverture pouvait être de matière plastique, de verre, de cuir, de carton...
Sur cette couverture mon père allait déposer le papier sur lequel il écrirait son oeuvre de maître. Ainsi, assis dans sa chaise et face au papier blanc il ne savait finalement pas quoi ni comment écrire. Ainsi est mon papa. Il veut commencer à écrire en couchant la phrase parfaite.

C'est clair que ce n'est pas ainsi qu'on écrit. On est toujours un instrument, un intermédiaire. Je vois chaque page dans mes rêves, et la bonne fin de chacune de ces pages dépendra du degré de fidélité avec lequel je suis capable de transcrire ce modèle provenant du rêve. Plus précisément, la page que l'on ressent mieux ou qui aura un impact plus grand est celle dans laquelle j'aurai réussi à reproduire l'original avec la plus grande exactitude ".


Ces commentaires de Castaneda révèlent toute une théorie de la connaissance et de la création intellectuelle et artistique. Je pensai immédiatement à Platon ou à Saint Augustin avec leur image respective du "Maître Intérieur", Connaître c'est découvrir et créer c'est copier (ndtr : transcrire). Ni la connaissance ni la création ne peuvent jamais être une entreprise de type personnel. "

Pendant que nous dînions je lui mentionnai certaines des entrevues que j'avais lues. Je lui dis que j'avais beaucoup aimé celle que Sam Keen avait réalisée et qui avait été publiée dans la revue 'Psychology Today'.
Castaneda était lui aussi assez satisfait de cette entrevue. Il avait beaucoup de considération pour Sam Keen.

-" Pendant toutes ces années j'ai connu beaucoup de gens dont j'aurais voulu être un ami..., un exemple typique est ce théologien : Sam Keen.
Don Juan toutefois, me déconseilla de poursuivre la relation ".

En ce qui concerne l'entrevue de Time, Castaneda nous révéla que tout d'abord, vint le trouve à Los Angeles un journaliste masculin. Il insinuait que l'issue ne fut pas celle attendue (" No funcó" - a-t-il dit) et il s'en alla.
Ils lui ont envoyèrent ensuite "une de ces filles qui ne peuvent pas être refusées" en nous faisant tous sourire à l'allusion.
Tout fut parfait, et ils se comprirent "à merveille".
Castaneda avait eu l'impression qu'elle comprenait tout ce qu'il lui disait, mais finalement l'article ne fut pas publié. Les notes qu'elle avait prises furent remises à un journaliste qui "serait maintenant quelque part en Australie".
Ce journaliste aurait usé de ces notes à sa guise.

Chaque fois que pour un motif ou un autre on mentionnait l'entrevue du Time, son ennui était évident. Il avait signalé à Don Juan que Time était une revue trop puissante et trop importante. Don Juan, par contre, avait insisté pour que cette entrevue se réalise.
-" L'entrevue s'est réalisée," par, oui, les mouches " (ndtr : juste au cas où) conclut informellement et typiquement Castaneda en faisant usage à nouveau d'une expression porteña (expression typique de ce qui appartient à Buenos Aires).



Nous avons ensuite aussi parlé des critiques et de ce qui avait été écrit sur lui et ses livres. On mentionna forcément Richard de Mille et d'autres qui ont mis en doute la véracité de ses travaux ainsi que leur valeur anthropologique.

-" Le travail que je dois faire est libre de tout ce que les critiques peuvent en dire. Ma tâche consiste à présenter cette connaissance de la meilleure manière possible. Rien de tout ce qui peut être dit ne m'importe parce que déjà je ne suis pas Carlos Castaneda, l'auteur. Je ne suis ni un auteur, ni un penseur ni un philosophe...; En conséquence, ces attaques ne me concernent pas.

" A présent, je sais que je suis rien ; et personne ne peut m'enlever ce rien parce que Joe Cordoba est rien. Il n'y a, dans tout ceci, aucune fierté personnelle.
Nous vivons à un niveau plus bas que celui du paysan mexicain, ce qui n'est pas peu dire. Nous avons touché la terre et nous ne pouvons pas tomber.plus bas
La différence entre nous et le paysan est que celui-ci a des espoirs, qu'il veut des choses et qu'il travaille pour un jour avoir plus que ce qu'il a aujourd'hui. Nous, par contre, n'avons rien et chaque jour nous aurons un peu moins. Pouvez vous imaginer cela ?
Les critiques ne peuvent pas nous toucher la tête de leurs ongles ".

-"Je ne suis jamais plus 'pleinement' que lorsque je suis Joe Cordoba- s'exclama-t-il avec véhémence en se levant et en ouvrant les bras en un geste de plénitude. Joe Cordoba, grillant des hamburgers toute la journée avec les yeux pleins de fumée... Me comprenez-vous.?".

Mais tous les critiques n'avaient pas été négatifs. Octavio Paz, par exemple, avait écrit un prologue excellent pour l'édition en Espagnol des Enseignements de Don Juan (Voir). Il m'avait effectivement paru très beau.
-" En effet, acquiesça Castaneda, ce prologue est excellent. Octavio Paz a tout d'un chevalier. Peut-être même qu'il est l'un des derniers qui le soient restés ".

" La phrase "tout d'un chevalier" ne se réfère pas aux indiscutables qualités d'Octavio Paz en tant que penseur et écrivain. Non ! La phrase est en rapport aux qualités intrinsèques de l'être, à la valeur de la personne en tant qu'être humain.

Celui que Castaneda signalait comme " l'un de ces derniers qui soient restés" accentuait encore plus le fait qu'il s'agissait d'une espèce en danger d'extinction.

- " Bon, poursuivit Castaneda- en essayant d'adoucir l'impact.. Peut-être reste-t-il deux chevaliers. L'autre est un vieil ami mexicain, un historien dont le nom ne nous était pas familier. "
Il nous raconta à son sujet quelques anecdotes qui reflétaient sa vitalité physique ainsi que sa vivacité intellectuelle.


À ce stade de la conversation, Castaneda nous expliqua comment il choisit les lettres qui lui parviennent.
-" Voulez vous que je vous explique comment j'ai fait dans votre cas ?- demanda-t-il en s'adressant.à moi. "

Il nous déclara qu'un ami les intercepte et que celui-ci il les met dans un sac et qu'il les conserve jusqu'à ce que j'arrive à Los Angeles. Quand il est à Los Angeles, Castaneda suit toujours une même routine. Il renverse d'abord toute la correspondance dans un grand tiroir "comme des jouets" et ensuite seulement il en extrait une lettre.
La lettre extraite est là seule qu'il lit et à laquelle il répond. Il est clair que jamais il ne le fait par écrit.
Castaneda ne laisse pas de traces.

- " La lettre qui m'est tombée dans la main était la première que vous avez écrite J'ai ensuite cherché l'autre. Vous ne pouvez pas deviner combien de difficultés j'ai rencontrées pour obtenir votre numéro de téléphone ! Alors que je croyais déjà que je n'allais pas avoir de la chance, je l'ai obtenu par l'intermédiaire de l'Université. Tout un moment, j'ai pensé que je n'allais pas pouvoir parler avec vous.".

Je fus très surprise d'apprendre ainsi tous les inconvénients qu'il avait eus avec moi. Il s'avérait qu'une fois qu'il avait eu ma lettre en main, il devait essayer d'épuiser tous les moyens pour réussir. Dans leur univers magique on donne beaucoup d'importance aux signes.

- " Ici à Los Angeles, continua Castaneda, j'ai un ami qui m'écrit beaucoup.
Chaque fois que j'y viens je lis toutes ses lettres, les unes après les autre comme s'il s'agissait d'un journal : Un jour, entre deux de ces lettres s'était glissée une autre sans que je m'en rendre compte. Je l'ouvris naturellement.
Bien que je me sois immédiatement rendu compte qu'elle n'était pas de mon ami, je l'ai lue. Le fait qu'elle soit dans la pile avait été pour moi un signe. Cette lettre me mit ainsi en contact avec deux personnes qui me permirent la réalisation d'une expérience très intéressante.

- " C'était la nuit et ils devaient retourner à la rue " San Bernardino Freeway".
Ils savaient que pour la trouver ils devaient continuer par où ils allaient jusqu'à la fin de la rue. Ensuite ils devaient prendre à gauche et continuer jusqu'à tomber sur cette rue en question. Ainsi firent-ils, mais après quelque 20 minutes ils se sont rendus compte qu'ils se trouvaient dans un lieu étrange. Ce n'était pas là, " San Bernardino Freeway". Ils décidèrent de revenir sur leurs pas et de demander ; mais personne ne les a aidés. Dans une des maisons où ils frappèrent leurs répondirent des cris. "

Castaneda continué à nous raconter que ses deux amis sont revenus sur leurs pas jusqu'à arriver à une station service où ils purent demander des indications.
Là on leur a répondit la même chose que ce qu'ils savaient déjà. Ainsi, ils ont fait à nouveau les mêmes pas et alors, sans aucun inconvénient ; ils sont arrivés à la route cherchée.

Castaneda les rencontra. Des deux, un seul est vraiment intéressé à comprendre le mystère.
- " Sur la terre- nous donna-t-il comme explication- il y a des lieux, des emplacements spéciaux ou des ouvertures, par lesquelles on entre et puis on passe dans autre chose".

Il s'arrêta ici et il s'offrit à nous y emmener.

- " C'est ici tout près... À Los Angeles... Si vous le désirez, je vous y emmène ! La terre est quelque chose de vivant. Ces lieux-là sont les entrées par où la terre reçoit périodiquement de la force ou de l'énergie du cosmos. Cette énergie est celle que le guerrier doit stocker. Peut-être même que si je suis rigoureusement impeccable, je peux arriver jusqu'à l'Aigle. Au moins jusque là !
Chaque 18 jours une vague d'énergie tombe sur la terre. Commencez à compter à partir du trois août prochain.
Vous pourrez la percevoir. Cette vague d'énergie peut être forte ou ne pas l'être cela dépend.
Quand la terre reçoit des vagues très grandes d'énergie, peu importe où que cela soit, elle nous atteint toujours ". Face à l'ampleur de cette force, la terre est toute menue et l'énergie lui arrive de tous côtés."

Alors que nous conversions sur un mode très animé, la serveuse s'approcha de nous et sur un ton coupant elle nous demanda si nous désirions autre chose.
Comme personne ne voulait de dessert ni de café, nous n'eûmes pas d'autre remède que de nous lever. Lorsque la serveuse s'éloigna, Castaneda fit ce commentaire :

-"On pourrait croire presque qu'ils nous mettent dehors..." ..

Oui, ils nous jetaient dehors et ce, peut-être, avec raison. Il était tard... Avec surprise nous constatâmes l'heure tardive.
Nous nous levâmes et sortîmes vers l'avenue. Il faisait nuit et la rue et les gens avaient un aspect quelque peu féerique.


Un mime vêtu d'un frac et d'un haut-de-forme faisait ses pitreries derrière notre dos. Nous regardions tous en souriant tandis que nos yeux cherchaient le petit plateau qui d'habitude circule en ces moments.
À notre droite, sous l'auvent d'un vieux théâtre, quelqu'un s'essayait dans un autre type de représentation sur une scène en miniature. Je crus voir un chat prêt à entrer en fonction.
Réellement on pouvait découvrir ici, toutes sortes de choses. Un peu plus loin, un homme déguisé en ours essayait de concurrencer avec l'homme orchestre.
- " La question n'est que de chercher une alternative à chaque fois plus extravagante " , ce commentaire fusa.de quelque part.

Pendant que nous marchions de retour vers le "campus", Castaneda parla d'un projet de voyage pour l'Argentine.

- " Ici se refermerait un cycle " nous dit-il. Retourner en Argentine est très important pour moi. Je ne sais pas encore quand je pourrais le faire, mais j'irai. Pour l'instant présent j'ai encore des choses à faire ici. Récemment en août j'aurais accompli trois années de tâches, et il est possible que je puisse alors enfin y aller ".

Dans la soirée, Castaneda nous parla assez bien de Buenos Aires, de ses rues, de ses quartiers et des clubs sportifs. Il se rappelait avec nostalgie de la rue de Florida avec ses magasins élégants et la foule se promenant. Il se souvenait encore avec précision de la célèbre rue des cinémas. "La calle Lavallle ".

Castaneda avait vécu à Buenos Aires pendant toute son enfance. Il disait qu'il avait fréquenté l'internat dans un collège du centre. De cette époque il se remémorait avec tristesse qu'on lui disait souvent qu'il était "plus large que haut" ; des mots qui lorsqu'on est enfant font beaucoup de dégâts."
Il regardait en permanence et toujours avec grande envie tous ces argentins tellement " grands et beaux."

- " Vous devez savoir qu'à Buenos Aires il faut toujours être partisan d'un certain club- a continué Castaneda -.J'étais du Chacarita. Être de " River Plate " n'a pas de charme.N'est-ce pas ? Chacarita, au contraire était bien l'un des pires clubs".
En ces temps-là, Chacarita était toujours dernier. C'était émouvant de voir qu'il s'était quasi identifié avec ceux qui perdent, avec " les derniers du classement ".

-"Sûrement que La Gorda ira avec moi. Elle aime voyager. C'est vrai aussi qu'elle aimerait aller à 'Parici'.
Maintenant que La Gorda achète du Gucci, elle est élégante et veut aller à Paris. Je lui demande souvent :
-" dis-moi Gorda pourquoi veux-tu aller à Paris ? Là, il n'y a rien. "
Elle a une certaine idée de Paris, 'la ville lumière'. Vous savez bien. "

Il avait souvent cité La Gorda cet après-midi. Ainsi présentée, Castaneda nous offrait le portrait d'un personnage extraordinaire pour lequel il témoignant sans doute aucun, un grand respect et une grande admiration
Que serait, alors, le sens de toutes ces informations qu'il nous avait données à son sujet en cette circonstance ?
Je crois qu'avec ces commentaires et ceux auxquels il avait fait référence concernant le mode de se nourrir ou de dormir des Toltèques, Castaneda essayait ainsi d'empêcher que nous nous formions une image rigide de ce qu'ils sont.
Le travail qu'ils accomplissaient est très sérieux et leurs vies sont austères, mais non, ils ne sont pas rigides ni ne se laissent opprimer par les normes traditionnelles de la société.
L'important c'est de se libérer des schémas et non pas de les remplacer par d'autres.

Castaneda nous a fait ensuite entendre qu'il n'a pas voyagé beaucoup en l'Amérique latine, le Mexique mis à part, bien sûr.

- " Dernièrement, je suis allé au Venezuela. Comme je vous l'ai déjà dit, je dois aller très bientôt à l'Argentine. Là se referme un cycle. Ensuite je pourrais m'en aller.
Bon..., à vrai dire, je ne sais pas si je me veux déjà m'en aller ". Ces derniers mots il les a dits en souriant. Qui n'a pas d'attaches ?

Castaneda a voyagé en Europe plusieurs fois pour des affaires en rapport à ses livres.
Il nous dit encore :

-"En 1973 Don Juan m'a envoyé en Italie. Mon travail consistait à aller à Rome et à obtenir une audition avec le Pape. Il ne prétendait pas qu'il obtienne une audition privée mais une de ces auditions qui sont accordées à des groupes de personnes. Tout ce qu'il devait faire au cours de l'entrevue était d'embrasser la main du Souverain Pontífe ".
Castaneda fit donc tout ce que Don Juan lui avait demandé. Il alla en l'Italie et une fois à Rome il a demandé la fameuse audition.

-" C'était une de ces auditions du mercredi, après que le Pape célèbre une messe publique pour les pèlerins de la Place de Saint Pierre. J'attendis jusqu'à ce qu'ils m'aient accordé l'audition mais... je n'ai pas pu m'y rendre. Je ne suis même pas arrivé à la porte ".

En cette soirée, Castaneda fit quelques fois des références à sa famille et à son éducation et sa formation libérales et tout à fait anticléricales.


Dans Le Second Anneau de Pouvoir, Castaneda fait aussi référence à l'héritage anticlérical qu'il a reçu.
Don Juan, qui ne semble pas justifier tous ses préjugés et ses luttes contre l'Église Catholique, lui dit :
-"Vaincre nos propres bêtises requiert de nous-mêmes tout notre temps et toute notre énergie. Ceci est la seule chose qui importe. Le reste manque de conséquences. Rien de ce que ton grand-père et ton père ont dit de l'Église ne les a rendus heureux.
Être un guerrier impeccable, d'autre part, te donnera force, jeunesse et pouvoir.
Il est donc très approprié pour toi de savoir que choisir."

Castaneda ne nous dévoila pas de théories à ce sujet.
En ce qui concerne les termes cléricalisme et anticléricalisme, il a seulement voulu nous transmettre une opinion en l'illustrant par l'exemple de son expérience.
C'est-à-dire qu'essentiellement il nous fit comprendre qu'il était très difficile de casser les schémas qui se sont formés durant la jeunesse.
- " Alors, dans ce cas-lui ai-je demandé en pensant à la tâche que lui avait donnée Don Juan - vous devrez retourner en Italie ?".

- " Oh Non ! Tout cela est terminé et tout cela s'est passé il y a très longtemps ".

En ce qui concerne l'Europe, l'impression de Castaneda était déterminante.
- " Là-bas, il n'y a rien " insista-t-il. " L'Europe est terminée ; tout y est mort. On peut remarquer cela jusque dans le paysage. Les Alpes n'ont rien voir avec le Colorado ! À l'Europe il manque la force, celle qui dépasse l'Amérique."

A propos de l'Italie, il fut particulièrement aigre

-"Le paysage est une miniature. Là tout est réglé et hypercivilisé. Un petit village par ici, une maisonnette par là.
Aucune force !
En Italie, ou bien tu es communiste ou bien tu es catholique. Il n'y a pas une autre issue".

Ses mots voulaient nous faire réaliser qu'en Europe il n'y avait que des vieilles idéologies, des dichotomies d'autres époques.
Castaneda, par contre, navigue sur un plan très différent de celui la politique ou des religions. Dans son univers, les manières traditionnelles de voir et de juger n'ont plus leur place

Juste avant de retourner sur le "campus", Castaneda s'est retourné, et me prenant les avant-bras et les mains il me dit :

- " Madame, vous ne pouvez pas savoir combien j'ai été honoré que vous m'ayez présenté à vos amis, soyez-en remerciée "

Ses mots étaient très intenses et provoquèrent chez moi une grande émotion.
Il voulait par là m'indiquer qu'il me remerciait pour le fait que je m'étais admirablement comportée en tant qu' intermédiaire, en tant que " pont " entre mes amis.

Arrivés à la zone des parkings, nous nous sommes salués gentiment et nous nous sommes quittés.

Castaneda a marché vers le coin et puis il a disparu derrière les hauts arbustes de la rue. Il devait être près de vingt-trois heures. Nous sommes montés dans la voiture et nous avons entrepris le voyage de retour. Les deux heures de route se sont avérées courtes. Nous semblions tous très impressionnés et nous n'avions pas assez de temps devant nous pour discuter de tout cela, de tout ce que cette rencontre avait suscité en notre for intérieur.

Cet après-midi-là, Castaneda avait mis une grande attention à discerner et a clarifier ce qu'il avait vérifié par lui-même et était capable d'expérimenter de tout ce que les autres peuvent dire ou encore, peuvent faire.
Il avait en outre précisé qu'il avait consacré 17 ans à cette tâche d'apprentissage.

Pendant tout ce temps, il y eut des choses qu'il a pu éprouver et vérifier par lui-même, d'autres qu'il est encore en train d'apprendre et d'autres encore qu'il n'a pas encore intégrées à sa vie.
Il a pu de la sorte vérifier la manière Toltèque de manger et de dormir. Il a aussi intégré L'art du Rêve même s'il a encore besoin de l'aide de La Gorda.

En ce qui concerne d'autres phénomènes il était évident qu'il ne voulait pas en parler beaucoup plus, et plus d'une fois il a dû admettre qu'il y avait des choses qu'il ne comprenait pas.
Plus encore, il y a beaucoup d'autres choses auxquelles il ne croit pas qu'il soit possible de jamais comprendre.

Castaneda, toutefois, fait totalement confiance en Don Juan et dans son enseignement ; il a même confiance dans ce qu'il ne comprend pas ni pour ce dont il n'a obtenu d'explications.
Maintes et maintes fois Don Juan lui avait démontré que les Toltèques avaient raison. et, par conséquent, il se fiait au fait qu'ils devaient avoir raison jusqu'à la fin.
Le souvenir de cet après-midi, est resté comme un tableau clairement tracé dans lequel la fascinante figure de Castaneda occupe tout l'espace. Toutes les fantasmagoríes et tous les prodiges, en citant ici Octavio Paz, tous ces livres en lesquels j'ai douté tant de fois et que maintes fois j'avais, avec un certain dégoût, considéré comme un déploiement inutile de ce qui est phénoménal, furent après cette rencontre avec Castaneda, rendus parfaitement crédibles et possibles.

Au-delà de la facticité des faits qu'il a racontés, on découvre la vérité essentielle de ses affirmations.
Après tout...
Qu'y a-t-il de plus difficile que de frire des hamburgers toute la journée comme un Joe Cordoba avec les yeux pleins de fumée ?

 

L'auteur

GRACIELA N. VICO CORVALAN

Diplômée en philosophie (Université nationale de Cuyo, Mendoza) et professeur dans cette même maison d'études, a obtenu son doctorat à la Washington University de St. Louis (Missouri) en 1975. Elle a développé une intense activité d'enseignante aux Etats-Unis, en enseignant notre langue, la littérature latino-americaine, l'histoire de la religion et la philosophie pour enfants. Elle s'est spécialisée, en outre, dans les penseurs mystiques contemporains.
Elle s'adonne à l'écriture avec des dissertations, enseignant en outre l'espagnol dans des cours pour des communautés. Elle a mérité des tas d'honneurs académiques variés et de nombreuses bourses.
Parmi ses travaux on trouve la traduction de " To Be the Road " (être la route) : Le journal de voyage de l'éveil spirituel (vers l'Espagnol) du Dr. Judy Gómez.

Elle prépare une série de conversations avec des penseurs mystiques contemporains dans les deux Amériques, et une série de brefs compte rendus pour un projet instauré par la Modern Language Association et qui porte le nom de : "Guide to Research in Women's Studies'', Vol. III (Guide pour la recherche des études effectuées par des femmes)

En juillet de l'année passée, elle consacra au Montclair State College deux semaines à un séminaire intensif sur la Philosophie pour Enfants, selon un programme de l'Institute of Philosophy for Children. (Institut de Philosophie pour Enfants)
Parmi ses textes les plus importants on peut trouver:

"La vida como rebeldía y misión de Ezequiel Martínez Estrada", dans une collection dirigée par le Dr. Ivan A. Schulman.
(Sa vie de rebelle et la mission de Ezequiel Martinez Estrada)

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