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C O R V A L A N |
Graciela N.V. Corvalan
Dialogue de fond avec Carlos Castaneda
Graciela N V Corválan (Revue Mutantia 1982)
Traduction Archangette Solito de Solis
Il mit l'accent sur le fait que cette conversation fut publiée dans une revue
d'Amérique du Sud.
Graciela en dit ceci: "Je l'ai interviewé à Los Angeles. Cela fut une expérience
très intéressante, que j'ai partagée avec trois amies qui m'accompagnèrent.
Carlos Castaneda nous a décrit, avec franchise et simplicité, ses dernières
expériences. A mon avis, lors de cette entrevue il se montra sans masques ni
effets de poses. Cette conversation clarifie et met en exergue certains des
épisodes qui renvoient à son dernier livre : The Eagles Gift (Le Don de
l'Aigle).
Je crois que l'histoire "de Joe Cordoba et de sa dame" présentent un aspect non
courant de Carlos Castaneda et de son groupe, qui à mon avis serait la synthèse
ou l'étape ultime de son chemin ou de sa connaissance : "toucher terre" et "être
rien".
Je viens de lui faire parvenir quelques lignes pour l'informer que le travail
serait publié dans la revue Mutantia. Il témoigna beaucoup d'intérêt à se faire
connaître dans une publication en langue espagnole. Je suis sûre que cela le
réjouira énormément."
C'est plusieurs mois après que je lui eus écrit (deux lettres, pour être plus
précise) que Carlos Castaneda m'appela par téléphone. C'était vers la
mi-juillet.
Son appel me surprit totalement. Castaneda parla longuement, et sans que je le
lui demande il s'offrit à me donner des informations.
Castaneda montra de l'intérêt à me rencontrer et à parler avec moi. Il essaya de
me faire comprendre que la tâche qu'il était en train de réaliser était d'une
grande importance. "Je ne suis ni un guru ni un charlatan", insista-t-il en
faisant référence à quelques critiques et à journalistes. Castaneda est un
chercheur sérieux, très intéressé à parler sur les travaux qu'il effectuait au
Mexique et sur leur contenu épistémologique. Selon lui, l'homme européen ne
conçoit pas, qu'il existe un autre type de pensée et qui il existe une autre
description de la réalité que les siennes.
Il était encore à Los Angeles quand CC m'appela au téléphone. Étant absente, il
laissa sur mon répondeur son message et les indications sur l'heure et le lieu
de notre rencontre : "Sortez de la Freeway à tel carrefour et à une telle rue
tournez à droite dans une telle autre. Passez, donc, quatre feux de
signalisation. Là, à gauche vous trouvez l'Église de l'Immaculée Conception mais
cela ne vous concernant pas, vous prenez à droite. Là, vous trouverez. le Campus
de UCLA (Université de Californie à Los Angeles).
Entrez dans la zone des parkings. Comme c'est aujourd'hui dimanche, vous ne
devriez y voir personne, et vous pourrez entrer sans problème. Il y a en effet,
généralement peu de gens pendant le week-end.
Alors, rencontrons-nous vers 16 heures et près de la guérite ". Castaneda
attendrait notre arrivée dans une Volkswagen de couleur marron.
Cette nuit-là et le matin suivant j'ai fébrilement travaillé mes notes. J'avais
peu dormi mais je n'étais pas fatiguée. Vers une heure de l'après-midi, mes amis
et moi nous nous dirigeâmes vers le campus de l'UCLA. Le voyage nous prit deux
heures jusque là.
En suivant les indications de Castaneda, nous sommes arrivées sans encombres à
la guérite de l'entrée de la zone des parkings du campus. Nous étions un quart
d'heure trop tôt.
Nous stationnons alors dans un lieu plus ou moins éclairé.
À quatre heures pile, je les ai vus venir vers la voiture : mon amie accompagnée
d'un homme de couleur foncée et assez bien plus petit qu'elle. Castaneda portait
des "jeans" bleus et un sweet au col ouvert (sans poche) couleur crème pâle.
Je descendis de la voiture et je me pressai à leur rencontre. Après les
salutations et les formules de courtoisie conventionnelles, je lui demandai s'il
se permettrait d'utiliser un magnétophone. Dans la voiture nous en avions prévu
au cas où il nous l'aurait permis.
"Non, ce serait mieux que non", répondit-il avec un haussement d'épaules.
Nous nous dirigeâmes, néanmoins, vers la voiture afin d'y chercher les notes,
les cahiers et les livres.
Chargées de livres et de papiers, nous nous laissâmes guider par Castaneda qui
connaissait bien le chemin. "Par là- disait-il en indiquant avec la main, il y a
de très beaux bancs".
Castaneda fixa tout de suite le ton de la conversation et des sujets que nous
devrions traiter. Je me rendis compte que je n'allais pas avoir besoin de toutes
ces questions que j'avais tellement laborieusement élaborées. Comme il l'avait
suggéré par téléphone, il voulait nous parler de la tâche à laquelle ils
s'adonnaient et de l'importance et du sérieux de leurs recherches.
La conversation fut menée en Espagnol, langue qu'il maniait avec fluidité et un
grand sens de l'humour.
Castaneda est un maître dans l'art de la conversation. Nous avons parlé au moins
sept heures. Le temps est passé sans que ni son enthousiasme ni notre attention
ne décroissent.
Au fur et à mesure qu'il prenait confiance, il fit typiquement et de plus en
plus usage d'expressions argentines autant pour faire l'étalage de son "porteñismo"
(relatif à ce qui provient exclusivement de Buenos Aires) autant que par geste
de gentillesse envers nous puisque que tous nous étions argentins.
Il convient de mentionner que bien que son Espagnol soit correct, il est évident
que sa langue est l'Anglais. Il fit une abondante utilisation d'expressions et
de mots en anglais auxquels nous avons donné l'équivalent en Espagnol.
Celui dont la langue est l'anglais le manifeste aussi bien dans la structure
syntaxique des phrases que des discours.
Tout cet après-midi Castaneda tenta de maintenir la conversation dans un niveau
non exclusivement intellectuel.
Bien que sans doute il ait lu beaucoup et qu'il connaisse les différents
courants de pensée, à aucun moment il n'établit des comparaisons avec d'autres
traditions du passé ou du présent. "L'enseignement toltèque" nous fut transmis
au moyen d'images concrètes qui, précisément empêchent qu'il soit
spéculativement interprété.
De cette manière, Castaneda non seulement était obéissant à ses maîtres mais
encore, en demeurant totalement fidèle au chemin qu'il avait choisi, il ne
voulut pas le contaminer avec quoi que ce soit qui lui serait étranger
La rencontre à peine établie, il voulut savoir les raisons de notre intérêt à le
connaître. Il était déjà au courant d'un possible compte rendu et du projet
d'édition d'un livre sur ces entrevues. Au-delà de tout professionnalisme nous
insistâmes sur l'importance de ses livres, qui nous avaient tant influencé et
beaucoup plus encore.
Nous soutenions un intérêt profond pour connaître la source de cet enseignement.
Entre temps, nous étions arrivés aux bancs, et à l'ombre des arbres nous nous
assîmes.
"Don Juan m'a donné tout - commença-t-il à dire -.
Quand je l'ai rencontré, je n'avais pas d'autre intérêt que l'anthropologie,
mais au départ de cette rencontre j'ai changé. Et ce qui m'est survenu, je ne
l'échangerai pour rien au monde!"
Don Juan était présent là avec nous. A chaque fois que Castaneda le mentionnait
ou qu'il s'en remémorait nous percevions son émotion. Il nous dit que Don Juan
était une totalité d'intensité exquise capable de se donner totalement dans
chaque instant.
"Se donner tout entier à chaque instant est son principe et sa règle", nous
dit-il. Le fait que Don Juan soit ainsi ne peut pas être expliqué et est encore
plus rarement compris "il est comme cela ; simplement".
Dans "le second anneau de pouvoir" Castaneda rappelle une caractéristique
spéciale de Don Juan et de Don Genaro face à laquelle toutes les autres
disparaissent. Il écrivait ainsi :
"Aucun de nous n'est disposé à accorder à l'autre une attention aussi indivise,
telle que celle que Don Juan et Don Genaro nous accordaient" (p 203).
Ces mots qui signalent cet " être tout entier à chaque moment " décrivaient le
mieux cette présence qui était celle de Don Juan.
En beaucoup d'occasions Castaneda devra se référer à "ce geste", à cet acte
totalement gratuit et libre de l'être.
Le second anneau de pouvoir m'avait laissé submergé de questions. Le livre
m'avait beaucoup intéressée ; surtout après sa seconde lecture, mais j'en avais
ouï des commentaires défavorables.
Moi-même j'avais certains doutes. Je lui dit alors que je croyais que " Le
Voyage à Ixtlán " était celui que j'avais plus aimé sans que je sache bien
pourquoi. Castaneda m'écouta et répondit à mes mots avec un geste qui paraissait
dire : " Et alors ? Qu'ai-je donc à voir avec le goût de vous tous ?
J'ai continué à parler, en cherchant des raisons et des explications.
"Peut-être que cette préférence est due au fait que dans Le Voyage à Ixtlán on
perçoit beaucoup d'amour" dis-je. Castaneda fit une grimace.
Ce mot amour, il ne l'aimait pas.
Il est très possible que le terme ait pour lui des connotations d'"amour
romantique", de "sentimentalisme" ou encore de "faiblesse". En essayant de
m'expliquer, j'insistai sur le fait que la dernière scène de Voyage à Ixtlán
elle est empreinte d'intensité.
Castaneda acquiesça : " Oui, avec cela, je peux être d'accord.
"Intensité, en effet - dit-il - cela est le mot juste".
En insistant sur le même livre, je lui déclarai que quelques scènes s'étaient
avérées définitivement "grotesques". Je n'y trouvais pas une seule
justification.
Castaneda était d'accord avec moi.
"Oui, le comportement de ces femmes est monstrueux et grotesque mais cette
vision m'était nécessaire pour pouvoir entrer en action", me dit-il.
Castaneda avait besoin de ce " choc "-là
"Sans adversaire, nous ne sommes rien " continua-t-il -. L'être adverse est le
propre de la 'forme 'humaine.
La vie est une guerre, est une lutte. La paix est une anomalie ":
En se référant au pacifisme il le qualifia de "monstruosité" parce que, selon
lui, nous les hommes "nous sommes des êtres de réalisations et de luttes".
Sans pouvoir me contenir je lui dis que je ne pouvais pas accepter qu'il
qualifie le pacifisme de monstruosité. "Et Ghandi Comment vous voyez Ghandi, par
exemple ?"
"Ghandi ? me répondit-il, " Ghandi n'est pas un pacifiste. Ghandi est un des
lutteurs les plus terribles qui aient existé. Et quel lutteur !"
J'ai compris alors que Castaneda donnait des valeurs très spéciales aux mots.
Le "pacifisme" auquel il avait fait référence ne pouvait être que le pacifisme
de celui qui est faible, celui dont n'a pas suffisamment de courage pour être et
faire autre chose, celui dont rien ne sourd parce qu'il n'a pas d'objectifs ni
d'énergie dans la vie ; en un mot, ce pacifisme reflète toute une attitude
d'hédonisme et d'auto complaisance.
D'un vaste geste qui voulait là inclure toute une société de sans valeur, sans
volonté et sans énergie, il répliqua : "Tous drogués... Oui, des hédonistes !"
Castaneda ne nous clarifia pas ces concepts, et nous ne le lui demandâmes pas.
J'avais compris qu'une partie de l'ascèse du guerrier était de se libérer de la
"forme" humaine mais les inhabituels commentaires de Castaneda m'avaient remplie
de confusion.
Peu à peu toutefois, je me rendis compte de ce que devenir des "êtres de
réalisations et de luttes" n'était qu'un premier niveau de la relation.
Celui-là est la matière première d'où tout s'écoule.
Don Juan, dans les livres, fait toujours référence à ce qui est le " bon tonal"
d'une personne. Là, commence l'apprentissage et il passe alors à un autre
niveau. "On ne peut pas passer de l'autre côté sans perdre la " forme humaine "
nous dit Castaneda.
En insistant sur d'autres aspects de son livre qui étaient resté obscurs, je le
questionnai sur les "trous" (les taches) qui subsistent chez les personnes par
le simple fait de s'être reproduites.
"Oui, nous dit Castaneda.
Il y a des différences entre les personnes qui ont eu des enfants et celles qui
n'en ont pas eus. Pour passer les mailles du à filet de l'aigle il faut être
complet. Une personne avec des 'trous 'ne passe pas ".
La métaphore de l'"Aigle" nous serait expliquée par la suite. A l'instant même,
elle était presque passée inaperçue puisque le foyer de notre attention était en
un autre thème.
"Comment expliquez-vous l'attitude de Doña Soledad avec Pablito ainsi que celle
de la Gorda avec ses filles ?" c'est ce que nous voulions savoir avec
insistance.
Le fait de reprendre aux enfants ce "tranchant" qu'en naissant ils nous prennent
était dans une grande mesure, quelque chose d'inconcevable pour moi.
Castaneda convint qu'il n'avait pas encore bien systématisé tout cela. Il a
insista toutefois sur les différences qui existent entre les personnes qui se
sont reproduites et les autres.
"Don Genaro est cinglé ! cinglé ! Don Juan, par contre, est un fou sérieux. Don
Juan va lentement mais arrive loin.
À la fin, tous les deux y arrivent...
"Je suis comme Don Juan - continua-t-il - j'ai des trous ; c'est-à-dire que je
dois suivre son chemin. Les Genaros, par contre, suivent un autre modèle.
"Les Genaros, par exemple, ont un 'tranchant' spécial que nous n'avons pas Ils
sont plus nerveux et rapides à la détente... Ils sont très légers, rien ne les
arrête. .
"Ceux qui comme la Gorda et moi-même avons eus des enfants, nous avons d'autres
caractéristiques qui compensent cette perte. S'il est moins fatigant et bien que
ce chemin soit long et difficile, on y arrive aussi.
En général, ceux qu'ont eus des enfants savent comment veiller aux d'autres.
Cela ne signifie pas que les personnes sans fils ne sachent pas le faire, mais
c'est différent...
"En général on ne sait pas ce qu'on fait ; on est inconscient de ses actions et
ensuite on paye. Je n'ai jamais su ce que je faisais ! s'exclama-t-il en se
référant, sans doute, à sa propre vie personnelle.
"En naissant j'ai tout enlevé à mon père et à ma mère", nous dit-il, "Ils en
sont restés tout contusionnés ! A eux j'aurais dû leur restituer ce 'tranchant'
que je leur avais enlevé. Je dois maintenant récupérer le 'tranchant' que j'ai
perdu."
Il paraîtrait que ces "cavités" qu'il faut fermer, doit avoir un lien avec les
atavismes biologiques. Nous voulûmes savoir alors si avoir ces "cavités" était
quelque chose d'irréparable.
"Non ", nous fut-il répondu -.
On peut en guérir.
Rien n'est irrévocable dans la vie. Il est toujours possible de restituer ce qui
ne nous appartient pas et récupérer ce qui est de quelqu'un autre ".
Cette idée de la récupération est cohérente avec tout un "chemin
d'apprentissage" ; chemin dans lequel il ne suffit pas de connaître ou de
pratiquer un ou plus techniques mais qui requiert la transformation individuelle
et profonde de l'être. Il s'agirait de tout un système cohérent de vie avec des
objectifs concrets et précis.
Après un bref silence je lui demandai si The Second Ring of Power avait été
traduit en espagnol.
Selon Castaneda une maison éditoriale espagnole avait tous les droits, mais il
n'était pas sûr du fait que le livre soit déjà ou non publié (NdE.: Le Second
anneau de pouvoir a été publié par Les Editions Pomaire.) Il n'était pas très
chaud quant à la distribution de ses livres par le Fonds de Culture Économique.]
"Les traductions vers l'espagnol ont été faites par Juan Tovar, qui est un grand
ami ". Juan Tovar avait utilisé les notes en espagnol que Castaneda lui-même lui
avait fournies ; des notes que d'ailleurs quelques critiques ont mises en doute.
La traduction en portugais paraît être très belle.
"En effet - dit Castaneda -. Cette traduction est basée sur la traduction en
français. Elle est réellement très bien faite ".
En Argentine, ses deux premiers livres avaient été interdits. Il semble que la
raison qui en fut donnée avait été l'affaire des drogues. Castaneda ne le savait
pas.
"Pourquoi ?- nous demanda-t-il sans paraître attendre notre réponse -. Je
m'imagine que c'est œuvre de la Sainte Mère L'Église". (Allusion évidente à
l'Église Catholique. Ainsi comme l'Espagne est la mère patrie pour les pays de
l'Amérique hispanique, l'Église Catholique est la Mère Église, l'église qu'a
apportée l'Espagne avec la conquête et la colonisation. Dans ce commentaire il y
a, sans doute, une ombre ironique.)
Au début de notre conversation, Castaneda mentionna quelque chose au sujet de
"l'enseignement Toltèque". Dans le Second Anneau de Pouvoir il insiste sur ce
terme "les Toltèques" et sur "être un Toltèque".
" Que signifie donc être un Toltèque ?"
.
Selon Castaneda, le mot "Toltèque" constitue une unité de signification très
vaste. On dit de quelqu'un qu'il est un Toltèque la même manière qu'on peut dire
de quelqu'un qu'il est un démocrate ou un philosophe. Dans notre usage ce mot
n'a rien à voir avec sa signification anthropologique. (du point de vue
anthropologique, le mot fait référence à une culture indienne su centre et du
sud du Mexique qui était déjà éteinte au moment de la conquête et de la
colonisation de l'Amérique).
Est "Toltèque" celui qui sait les mystères du guet (de la traque) et du rêve.
Tous ceux-là sont des Toltèques. Il s'agit d'un petit groupe qui a su maintenir
vivante une tradition datant de plus de 3.000 années avant J.C
Comme je travaillais sur la pensée mystique et que j'avais un intérêt
particulier à établir la source et le lieu d'origine des différentes traditions,
j'insistai auprès de lui :
"Vous croyez alors que la tradition Toltèque serait un enseignement propre de
l'Amérique ?"
"La nation Toltèque" maintient vivante une tradition qui est, sans doute, propre
à l'Amérique. Castaneda allégua qu'il est bien possible que les peuples de
l'Amérique aient apporté quelque chose de l'Asie en passant le détroit de
Bering, mais cela il y a x milliers d'années et de tout cela pour le moment il
n'y a pas encore que de théories.
Dans ses " Histoires de Pouvoir " Don Juan parle à Castaneda "des Sorciers", des
" Hommes de Connaissance" que la conquête et la colonisation de l'homme blanc
n'ont pas pu détruire parce que ils ne surent rien de leur existence ni ne
remarquèrent tout ce qui est incompréhensible de leur monde.
"De qui est formée la nation Toltèque ? Travaillent-ils ensemble ? Où sont-ils
et que font-ils ?
Castaneda répondit à toutes nos interrogations. Cette nation est maintenant à
charge d'un groupe de jeunes qui vit dans la zone de Chiapas, au sud du Mexique.
Tous se sont transférés dans cette zone du fait que la Señora qui maintenant les
enseigne était établie là.
"Alors... Vous-y êtes retourné ? - me sentis-je encline à lui demander en lui
rappelant sa dernière conversation entre lui et les " petites sœurs " à la fin
du Second Anneau.
"Vous y êtes retourné aussi vite que la Gorda vous le demandait ?"
" Non, pas tout de suite, mais j'y suis retourné ", - me répondit-il en riant.
"Je suis retourné pour mener à bien une tâche à laquelle je ne puis pas
renoncer".
Le groupe est composé de quelque 14 membres. Bien que le noyau de base soit de 8
ou 9 personnes, tous sont indispensables dans la tâche qui est effectuée. Si
chacun est suffisamment impeccable, on peut aider un plus grand nombre d'êtres.
"Huit est un nombre magique", dit-il à un certain moment. Il insista aussi sur
le fait que le Toltèque ne se sauve pas tout seul mais qu'il est solidaire avec
le noyau de base. Les autres restent et sont indispensables pour continuer et
maintenir vivante la tradition. Il n'est pas nécessaire que le groupe soit
grand, mais chacun des qu'il est investi de sa tâche est définitivement
nécessaire pour le tout.
"La Gorda et moi-même sommes les responsables des adhérents. Bon, réellement je
suis le seul responsable mais elle m'aide intimement dans cette tâche "-
clarifia Castaneda.
Il nous dit ensuite que nous connaissions les membres du groupe par ses livres.
Il nous dit que Don Juan était indien Yaqui, de l'état de Sonora. Pablito, par
contre, était un indien Mixtèqueco, et que Nestor, lui, était Mazatèqueco (de
Mazatlán, dans la province de Sinaloa). Bénin était Zotsil (Sotzil). Il souligna
plusieurs fois que Josefina n'était pas indienne mais qu'elle était Mexicaine et
qu'un de ses grands-pères était d'origine française. La Gorda, tout comme Nestor
et Don Genaro, étaient Mazatèques.
"Quand je l'ai rencontrée, La Gorda était une femme immense, lourde et blessée
par la vie. Aucun de ceux il la connurent pourrait aujourd'hui imaginer que
celle qu'elle est maintenant est cette même Gorda qu'auparavant ".
Nous avons voulu alors savoir dans quelle langue Castaneda communiquait avec
tous les gens du groupe, et quelle était la langue qu'ils utilisaient
généralement entre eux. Je lui ai rappelé que dans ses livres il y fait des
références à certaines langues indiennes.
"Nous communiquons en espagnol parce que c'est la langue que tous nous parlons
aussi " En outre ni Josefina ni la Dame Toltèque ne sont indiennes. Je ne parle
de toute façon que très peu la langue indienne et ce ne sont que des phrases
usuelles, comme des salutations et quelques autres expressions faciles. Ce que
je sais ne me permet pas de maintenir une conversation ".
En profitant d'une de ses pauses nous lui demandons si la tâche qu'ils voulaient
mener à bien était accessible à tous les hommes ou bien si il s'agissait de
quelque chose réservé à quelques-uns.
Comme nos questions cherchaient à mettre en évidence l'importance de
l'enseignement Toltèque et la valeur de l'expérience du groupe pour le reste de
l'humanité, Castaneda nous expliqua que chacun des membres du groupe a des
tâches spécifiques qu'il doit accomplir, ou dans la zone de Yucatan, dans
d'autres secteurs du Mexique ou dans d'autres lieux.
"En accomplissant ces tâches, chacun découvre une grande quantité de choses qui
sont directement applicables aux situations concrètes de la vie quotidienne. Ils
apprennent ainsi beaucoup.
"Les Genaros, par exemple, ont un petit orchestre (une banda) de musique avec
lequel ils parcourent tous les lieux proches de la frontière. Vous pourrez
imaginer ainsi qu'ils voient et qu'ils sont en contact avec beaucoup de gens.
Ils ont toujours les possibilités de transmettre la connaissance. Ils peuvent
toujours aider. Avec un petit mot, avec une petite insinuation... Chacun, en
accomplissant fidèlement sa tâche, agit ainsi. Tous les êtres peuvent apprendre.
Tous ont la possibilité de vivre comme guerriers.
"N'importe qui peut entreprendre la tâche du guerrier. La seule condition est de
vouloir le faire avec un désir inébranlable ; c'est-à-dire, il doit être
implacable dans le désir d'être libre. Le chemin n'est pas facile. Nous
cherchons constamment des excuses et nous essayons de lui échapper. Il est
possible que l'esprit s'échappe mais le corps, lui est consigné Pourtant, le
corps apprend rapidement et facilement.
"Le Toltèque ne peut pas dépenser de l'énergie avec des bêtises, continua-t-il.
J'étais l'une de ces personnes qui ne peuvent rester sans ami… je ne pouvais
même pas aller seul au cinéma ". Don. Juan, lui dit à un certain moment qu'il
devait tout abandonner et plus particulièrement, être séparé de tous ces amis
avec lesquels il n'avait rien en commun. Longtemps il résista à cette idée
jusqu'à ce qu'il la mette finalement en pratique.
"Une fois, en retournant à Los Angeles, je suis descendu de la voiture un pâté
de maisons avant d'arriver chez moi et j'ai appelé par téléphone. Évidemment ce
jour-là, comme tant d'autres, ma maison était pleine de gens. Me répondit un de
mes amis à qui je demandai alors de me préparer une valise avec quelques
affaires afin qu'il me l'apportât où je me trouvais. Je lui dis aussi que le
reste de toutes les choses - livres, disques, etc… qu'il pourrait encore trouver
ils pouvaient se les partager entre eux.
C'est un fait qu'aucun de mes amis ne m'a vraiment cru et que tous ont pris ces
choses comme seulement "empruntées" ajouta Castaneda.
Cet acte de se défaire de la bibliothèque comme de tous les disques était comme
couper tout avec le passé, avec tout un monde d'idées et d'émotions.
"Mes des amis crurent que j'étais fou et ils patientèrent en espérant que je
revienne de ma folie. Je ne les ai plus vus pendant douze années... Oui, douze
années !"
Passé ces douze années, Castaneda put récemment se trouver avec eux. Il chercha
en premier lieu celui de ses amis qui l'avait mis en contact avec les autres.
Ils planifièrent ensuite une sortie où ils seraient ensemble allés dîner. Ce
jour-là tout se passa très bien. Ils mangèrent beaucoup et ses amis se
saoulèrent.
"Les retrouver après toutes ces années fut ma manière de leur remercier pour
amitié qu'ils m'avaient offerte auparavant, dit Castaneda -. Maintenant tous
sont adultes. Ils ont ses familles, conjoints, des fils... Il m'était
nécessaire, toutefois, que je les remercie. J'ai ainsi pu de cette façon en
terminer définitivement avec eux et refermer une étape de ma vie ".
Il est possible que les amis de Castaneda n'aient pas compris ni ne puissent
partager rien de ce qu'il avait accompli, mais le fait que lui, veuille et
puisse les remercier fut quelque chose de très beau.
Castaneda ne se mit pas en colère contre eux, ni ne prétendit rien obtenir
d'eux. Il les a sincèrement remerciés pour cette amitié et, en le faisant, il a
été intérieurement libéré de tout ce passé.
Nous avons ensuite parlé de l'amour, "de ce fameux amour !".
Il nous compta plusieurs anecdotes de son grand-père italien, "toujours
tellement amouraché", et de son père "ce tellement Bohème". "Oh ! L'amour !
L'amour !" répéta-t-il plusieurs fois. Tous ses commentaires tendaient à
détruire les idées que l'on a communément sur l'amour.
"Cela m'a aussi beaucoup coûté de me l'apprendre. J'étais aussi très amouraché.
Cela fut une tâche très difficile pour Don Juan de me faire comprendre que je
devais couper les liens avec certaines relations. Voici la façon dont je m'y
pris.
Je l'ai invitée à dîner au restaurant trouvons. Pendant le dîner il se passa ce
qu'il s'y passait toujours entre nous : une grande dispute et elle a crié et
elle m'a insulté. Finalement je l'ai demandé si elle avait de l'argent. Elle me
répondit que oui. J'ai alors profité pour lui dire que je devais aller jusqu'à
la voiture pour y chercher mon portefeuille ou quelque chose ainsi. Je me suis
levé et plus jamais je n'y suis retourné. Avant de la laisser j'avais voulu être
certain qu'elle avait de l'argent en suffisance pour prendre un taxi et
retourner à la maison.
Depuis ce jour-là je ne l'ai jamais revue".
"Vous pourriez ne pas me croire, mais les Toltèques sont très ascétiques "
insista-t-il.
Sans mettre en doute ces mots j'ajoutai un commentaire sur le fait que cette
idée dénotait avec le Second Anneau De Pouvoir.
"Au contraire, - soulignai-je -. Je crois que dans ce livre, beaucoup de scènes
et d'attitudes sont sujettes à confusion ".
"Comment croyez vous. Que j'aurais pu aussi clairement parler de cela ? - me
répondit-il.
Je ne pouvais pas dire que les relations entre eux étaient " pures " parce que
non seulement personne ne m'aurait cru mais personne ne l'aurait compris ".
Pour Castaneda, nous vivons dans une société très "luxurieuse". Tout ce dont
nous avons parlé cet après-midi, la majorité ne l'aurait pas compris.
C'est ainsi que même Castaneda fut obligé de s'ajuster à certaines exigences des
éditeurs qui, à son tour, tenteraient de satisfaire les goûts du public de leurs
lecteurs:
"Les gens sont tout autre chose, continua Castaneda. Les autres jours, par
exemple, je suis entré ici à une librairie, à Los Angeles, et je me suis mis à
feuilleter les revues du présentoir. Je me rendis compte qu'il y avait une
grande quantité de publications avec des photos de femmes nues... Beaucoup aussi
avec des hommes. Je ne sais qu'en dire. Sur l'une des photos il y avait un homme
qui fixant un câble électrique tout en haut d'un escalier. Il portait son casque
protecteur et une grande sacoche pleine d'outils. Rien d'autre. Le reste était
nu. Ridicule ! Cela ne va pas ainsi ! Une femme a une certaine grâce... Mais, un
homme !".
Comme explication il ajouta que ceci est dû au fait que les femmes ont beaucoup
d'expérience étant donné leur longue histoire dans ce type de choses.
"Une telle affaire ne s'improvise pas !".
"Que racontez-vous là ! - répliqua vivement l'un d'entre nous -. C'est la
première fois que j'entends une explication semblable. Le fait que le
comportement des femmes soit quelque chose de non improvisé est quelque chose de
totalement nouveau pour moi ".
Après avoir écouté Castaneda, nous avions été convaincus que pour "le Toltèque"
le sexe représente une immense usure d'énergies dont il a besoin pour une autre
tâche. On peut seulement ainsi comprendre son insistance à propos des relations
totalement ascétiques qui maintiennent les membres d'un groupe.
" Du point de vue du monde, la vie que vit le groupe et les relations qu'ils
entretiennent est quelque chose de totalement inacceptable et d'inouï. Ce qui
compte pour eux n'est pas du domaine du crédible. Cela me prit beaucoup de temps
pour le comprendre mais j'ai finalement pu le vérifier ".
Castaneda nous avait dit auparavant que lorsqu'une personne se reproduit elle
perdait un "tranchant" particulier. Il semble que ce "tranchant" est une force
que les enfants prennent aux parents par le simple fait de naître. Cette
"cavité", ce " trou " qui reste ainsi à la personne est celle qu'il faut remplir
ou récupérer. Il faut récupérer la force qui a été perdue. Il nous avait aussi
fait comprendre que la relation sexuelle prolongée d'un couple se termine
toujours pas des dégâts. Dans une relation finissent par surgir des différences
qui font que l'on rejette progressivement certaines caractéristiques de d'un et
de l'autre.
Par conséquent, dans la finalité de la reproduction on choisit de l'autre, la
partie que l'on aime, mais il n'y a aucune garantie que ce qui est choisi est
nécessairement le meilleur. "
Du point de vue de la reproduction, ajouta-t-il : "le meilleur est au hasard".
Castaneda s'efforça de mieux nous expliquer ces concepts, mais dut finalement
admettre que c'étaient là des thèmes que lui-même n'a pas encore éclaircis.
Castaneda nous décrivait donc un groupe dont les exigences, vu du commun des
mortels commun des mortels, se révélaient extrêmes.
Nous étions finalement très intéressés de savoir où pouvait mener tout cet
effort.
"Quel est l'unique objectif du 'Toltèque' ?"
Nous voulions savoir le sens de tout ce que Castaneda nous disait.
"Quel est votre propre objectif, celui que vous poursuivez ?" Nous insistions en
portant la question jusqu'au niveau personnel.
"L'objectif est de sortir du monde vivant; en sortir avec tout ce que l'on' est
mais avec rien plus que ce que l'on est. La question est de ne rien emporter ni
de ne rien laisser.
Don Juan a quitté ce monde, vivant ! Don Juan n'est pas mort parce que les
Toltèques ne meurent pas"
(Dans le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda l'enseigne à Castaneda au moment où
ils parlent de la dichotomie 'nagual-tonal'.
La maîtrise de la seconde attention " ne s'obtient seulement obtenu qu'après que
les guerriers balayent totalement la surface de la table... (p.239 Les guerriers
pouvaient parvenir è cette attention uniquement après avoir nettoyé et balayé le
dessus de leur table. Il disait qu'atteindre l'attention seconde transformait
les deux attentions en un élément unique, et que cette unité, c'était la
totalité de son propre moi) ".
Dans ce même livre, La Gorda dit à Castaneda :. "Quand les sorciers apprennent
'à rêver ', ils relient leurs deux attentions et, alors, il n'est plus
nécessaire que le centre lumineux pousse vers dehors. (et que se détachent les
couches successives du cocon lumineux, la force de la mort pouvant s'y glisser)
.Les sorciers ne meurent pas... Non je veux dire que nous ne mourrons pas. Nous,
nous ne sommes rien ; nous ne sommes que des 'badulaques' (idiots) : nous ne
sommes ni ici ni là. Eux, par contre, ont leurs attentions tellement unies
qu'ils ne meurent peut-être jamais."
Selon Castaneda, l'idée que nous sommes libres est une illusion et d'une
terrible absurdité. Il s'efforça alors de nous faire comprendre que le sens
commun nous trompe parce que la perception ordinaire seule ne nous dit qu'une
partie de la vérité.
"La perception ordinaire ne nous dit pas toute la vérité. Il doit y avoir un peu
plus, dans le simple fait d'être sur la terre, que seulement celui de manger ou
de nous reproduire " nous dit-il avec véhémence.
Et d'un geste que nous interprétâmes comme faisant allusion à l'insensé de quoi
que ce soit et à l'immense longueur de la vie dans son ennui quotidien, il nous
a demanda :
"Quel est donc tout cela qui nous entoure ?"
Le sens commun consiste en cet accord auquel nous sommes parvenus après un long
processus éducatif qui nous impose la perception ordinaire comme la seule
vérité.
"Précisément, l'art du sorcier, dit -il consiste pour l'apprenti à découvrir et
à détruire ce préjugé perceptif".
Selon Castaneda, Edmond Husserl fut le premier qui en Occident conçut la
possibilité "de suspendre le jugement" (Dans l'Idée d'une phénoménologie pure et
une philosophie phénoménologique -1913 -, Husserl a attentivement traité de
l'epoche ou de la "réduction phénoménologique").
La méthode phénoménologique ne nie pas mais simplement " met entre parenthèses"
ces éléments qui soutiennent notre perception ordinaire.
Castaneda considère que la phénoménologie nous offre le cadre théorico
méthodologique le plus utile pour comprendre l'enseignement de Don Juan.
Pour la phénoménologie l'acte de la connaissance dépend de l'intention et non de
la perception. La perception varie toujours selon une histoire ; c'est-à-dire,
selon le sujet avec ses savoirs acquis et le sujet, immergé dans une certaine
tradition. La règle plus importante de la méthode phénoménologique peut se
résumer par ces mots "vers les choses, telles qu'elles sont".
"La tâche que Don Juan accomplit avec moi, insista-t-il, fut celle de casser peu
à peu les préjugés perceptifs jusqu'à arriver à la rupture totale". La
phénoménologie "suspend" le jugement et se limite à la "description" des actes
purement intentionnels.
"Ainsi, par exemple, je construis l'objet 'maison '. Le référent
phénoménologique est minimal. L'intention l'est ce qui transforme ce qui est
relatif en autre chose de concret et singulier ".
Le phénoménologie, toutefois, a pour Castaneda une simple valeur méthodologique.
Husserl n'a jamais transcendé le niveau théorique, et, par conséquent, n'a pas
pu touché à l'être humain dans sa vie quotidienne.
Pour Castaneda, l'homme occidental - l'homme européen - le plus arrivé c'est
l'homme politique.
Cet homme politique serait l'epítome de notre civilisation.
"Don Juan-nous dit-il- par son enseignement, nous ouvre la porte pour entrevoir
un autre homme beaucoup plus intéressant : un homme qui vit totalement dans un
monde ou un univers magique ".
En méditant sur cet 'homme politique' je me souvins d'un livre, " Formes de vie
" d'Eduardo Spranger, dans lequel on peut lire que la vie de l'homme politique
"est un entrecroisement de relations de pouvoir et de rivalité" (p 216). L'homme
politique est l'homme de maîtrise dont le pouvoir contrôle tant la réalité
concrète du monde tantôt les êtres qui l'habitent.
Le monde de Don Juan, par contre, est un monde magique peuplé d'organismes
d'entités et de forces.
"Ce qui est admirable chez Don Juan-nous dit Castaneda- c'est que bien que dans
le monde de tous les jours il paraisse être fou (loquito ! loquito !), personne
n'est capable de le percevoir. Au monde, Don Juan offre une façade qui est
nécessairement temporelle... un heure, un mois, soixante années. ¡Personne ne
pourrait lui trouver une négligence !
Dans ce monde, Don Juan est impeccable parce qu'il a toujours su que ce qui est
d'ici n'existe seulement que pour un petit moment et que ce qui vient
ensuite - est - d'une beauté ! Et Don Juan et Don Genaro aimaient intensément
la beauté ".
La perception et la conception que Don Juan a de la réalité et du temps sont
indubitablement très différentes de la nôtre. Bien qu'au niveau de la
quotidienneté Don Juan soit toujours impeccable, ceci n'empêche pas qu'il sache
que "de ce côté-ci" tout est définitivement passager.
Castaneda poursuivit en décrivant un univers polarisé vers deux extrémités : le
côté droit et le côté gauche. Le côté droit correspondrait à ce qui est le tonal
et le côté gauche à ce qui est le nagual.
Dans les 'Histoires de Pouvoir' Don Juan explique longuement à Castaneda ces
deux moitiés de la 'bulle de la perception'. Il lui dit que la tâche du maître
consistait à nettoyer péniblement une partie de la 'bulle', pour ensuite
réordonner 'tout ce qu'il y a' dans l'autre côté.
"L'enseignant s'occupe de cela en martelant l'apprenti sans piété jusqu'à ce que
toute sa vision du monde reste dans une moitié de la bulle. L'autre moitié,
celle qui a été nettoyée, peut alors être réclamée par quelque chose que les
sorciers appellent volonté ".
Expliquer tout cela est très difficile parce qu'à ce niveau les mots sont
totalement inadéquats. Précisément, la partie gauche de l'univers "implique
l'absence de mots", et sans mot nous ne pouvons pas penser.
Là entrent seulement les actions. "Dans cet autre monde, dit Castaneda, le corps
agit. Le corps, pour comprendre, n'a pas besoin de mots ".
Dans l'univers magique, si on veut l'appeler ainsi, de Don Juan, il existe
certains entités qui sont appelés "alliés" ou " ombres fugaces ". Celles-ci, on
peut les appréhender une infinité de fois. On leur a cherché une grande quantité
d'explications mais, selon Castaneda il n'y a pas doute que ces phénomènes
dépendent principalement de l'anatomie humaine. Important l'est d'arriver à
comprendre qu'il y a toute une gamme d'explications qui peuvent rendre compte de
ces "ombres fugaces".
Je lui demandai alors, de préciser le " connaître avec le corps " ce dont il
parle dans ses livres. "
" Est-ce que pour vous. le corps dans son intégralité est un organe de
connaissance ?"
"C'est clair ! Le corps connaît "-me répondit-il. En exemple, Castaneda nous
parla des nombreuses possibilités que comporterait cette partie de la jambe qui
va du genou à la cheville, pour laquelle on affirmerait qu'il y existe un centre
de la mémoire. Il paraîtrait qu'on pourrait donc apprendre à utiliser le corps
pour capter ces "ombres fugaces".
"L'enseignement de Don Juan transforme le corps dans un scanner
électronique"-nous dit-il, en cherchant le mot adéquat en Espagnol et comparant
finalement le corps à un télescope électronique à différents niveaux.
Le corps aurait la possibilité de percevoir la réalité qui à son tour,
révélerait des configurations de la matière tout aussi différentes. Il était
évident que pour Castaneda le corps avait des possibilités de mouvement et de
perception auxquelles la majorité d'entre nous n'est pas habituée. En se levant
et en indiquant le pied et la cheville, il nous parla un peu des possibilités de
cette partie du corps et du peu que nous connaissons de tout ceci.
"Dans la tradition Toltèque- affirma-t-il- on forme à l'apprenti à développer
ces possibilités. C'est à partir de ce niveau que Don Juan commence à construire
".
En méditant sur ces mots de Castaneda, j'ai pensé au possible parallélisme avec
le Yoga Tantrique et les différents centres du corps ou "chakras" que
l'officiant réveille au moyen de certaines pratiques rituelles.
Dans le livre " Le Cercle Hermétique ", de Miguel Serrano on lit que les
"chakras" sont des "centres de conscience".
Dans ce même livre, Carl Jung fait référence à Serrano d'une conversation qu'il
a eue avec un cacique des Indiens Pueblo appelé Ochwián Biano ou Lac de la
Montagne : "Il m'expliquait son impression que les blancs étaient toujours
tellement agités, toujours en train de chercher quelque chose, en train
d'aspirer à quelque chose... Selon Ochwián Biano, les blancs étaient fous, parce
qu'ils affirmaient penser avec la tête, et seulement les fous le font ainsi.
Cette affirmation du chef indien m'avait procuré une grande surprise et je lui
demandai avec quoi il pensait.
Il me répondit que c'était avec le coeur "(Miguel Serrano, Le Cercle Hermétique
- Buenos Aires : Ed. Kier, 1978).
Le chemin de la connaissance du guerrier est long, et requiert un dévouement
total. Tous ces chemins ont un objectif concret et un stimulant très pur.
"Quel est l'objectif ?"-insistions-nous.
Il paraît que l'objectif consiste à passer consciemment de l'autre côté par le
flanc gauche de l'univers, qu'il faudrait tenter d'approcher de l'Aigle le plus
possible et essayer de s'échapper de la sans qu'il nous dévore".
"L'objectif- nous dit-il- est de sortir du réseau de l'assemblage par le côté
gauche de l'aigle ".
"Je ne sais pas si vous savez, continua-t-il, en cherchant la manière idéale de
nous clarifier l'image, qu'existe un organisme que les Toltèques appellent
l'Aigle. Le visionnaire le voit comme une immense noirceur qui s'étendu à
l'infini ; c'est une immense obscurité qu'un éclair croise. C'est pourquoi on
l'appelle l'Aigle : il a des ailes et l'échine noires, et sa poitrine est
lumineuse.
"L'oeil de cette entité n'est pas un oeil humain. L'Aigle n'a pas de piété. Tout
ce qui est vivant est représenté dans l'aigle.
Cet organisme enferme toute la beauté que l'homme est capable de créer ainsi que
toute la bestialité qui n'est pas l'être humain à proprement parler. Ce qui est
proprement humain dans l'aigle est immensément petit en comparaison de tout le
reste. L'Aigle est, trop massif, trop volumineux, trop noir... face à ce peu qui
est ce qui est proprement humain.
"L'Aigle attire toute force vivante. Qui par le fait est prompte à disparaître
parce qu'elle est nourrie de cette énergie. L'Aigle est comme un immense aimant
qui reprend tous ces faisceaux de lumière qui sont l'énergie vitale de ce qui
est en train de mourir ".
En même temps que Castaneda nous disait tout cela, ses mains et ses doigts comme
des marteaux, imitaient la tête d'un Aigle picorant l'espace avec un appétit
insatiable.
"Je vous dis seulement ce que Don Juan et les autres disent : Ce sont tous des
sorciers et des sorcières ! s'exclama-t-il.
Tous sont insérés dans une métaphore qui est incompréhensible pour moi ".
"Qui est le propriétaire de l'homme ? Qui le réclame ? nous demanda-t-il.
Nous écoutions attentivement et nous le laissâmes parler tandis qu'il avait
pénétré sur un terrain pour lequel les questions étaient absentes.
"Notre propriétaire ne peut pas être un homme"dit-il. Il paraît que pour les
Toltèques le 'propriétaire 'est le 'moule de l'homme '. Toutes les choses ;
plantes, animaux et êtres humains - ont un 'moule '.
Le 'moule de l'homme ' est le même pour tous les êtres humains. Mon moule et le
vôtre, continua-t-il d'expliquer- est le même, mais dans chacun il se manifeste
et agit de manière différente selon le développement de la personne ".
Au départ des mots de Castaneda, nous interprétons que le "moule humain" est ce
qui nous réunit, ce qui unifie la force de la vie.
La "forme humaine", par contre, serait ce qui nous empêche que nous voyions le
moule. Il semble que tant que nous ne perdons pas la 'forme humaine' nous sommes
seulement capables de voir les reflets de cette forme dans tout ce que nous
percevons. Cette "forme humaine" nous ne la voyons pas mais nous la sentons dans
notre corps. Cette "forme" est celle qui fait de nous l'être que nous sommes et
qui nous empêche de changer.
Dans Le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda instruit Castaneda sur le "moule
humain" et la "forme humaine".
Dans ce livre, le "moule" est décrit comme un organisme lumineux et Castaneda
rappelle que Don Juan, le décrivait comme "la source et l'origine de l'homme ".
La Gorda, en pensant à Don Juan y rappelle que celui-ci lui disait que "si nous
arrivions à avoir un pouvoir personnel suffisant nous pourrions apercevoir le
moule même si nous ne sommes pas des sorciers ; et que quand ceci se produirait
nous dirions alors que nous avons vu Dieu. Don Juan nous dit encore que si nous
le nommons Dieu, ce ne serait pas totalement faux parce que le moule est Dieu ".
Plusieurs fois cette après-midi-là nous revînmes sur le sujet de la "forme
humaine" et du "moule" de l'homme. Circonscrivant le sujet depuis différents
points de vue, on mit de plus en plus et davantage en évidence que "la forme"
humaine est cette écorce dure représentant ce qui est personnel.
"Cette forme humaine, dit-il, est comme une serviette de bain qui nous recouvre un
depuis les aisselles jusqu'aux pieds.
Derrière cette serviette il y a une bougie allumée qui va en se consumant
jusqu'à l'extinction.
Quand la bougie s'éteint, c'est parce qu'on est mort.
Alors, vient l'Aigle et il le dévore.
"Les Voyants- continua Castaneda- sont des êtres capables de voir l'être humain
comme un oeuf lumineux. Au coeur de cette sphère de lumière il y a la bougie
allumée. Si le voyant voit que la bougie est toute petite, aussi forte cependant
que peut paraître cette personne, cela signifie qu'elle est pratiquement au bout
".
Castaneda nous avait dit avant que les Toltèques ne meurent jamais parce qu'être
Toltèque implique d'avoir perdu la forme humaine. C'est à ce moment que nous
l'avons compris : si le Toltèque a perdu la forme humaine, il n'y a rien que
l'Aigle puisse dévorer. Il ne nous restait non plus aucun doute sur le fait que
les concepts de "propriétaire" de l'homme et le "moule" de l'homme, ainsi que
l'image de l'Aigle se référaient à un même organisme et qu'ils étaient
intimement interconnectés.
Plusieurs heures plus tard, assis devant des hamburgers, dans une cafétéria de
l'angle de Westwood Boulevard et d'une autre rue dont le nom m'échappe,
Castaneda nous raconta son expérience de la perte de la "forme humaine".
Selon ses dires, son expérience ne fut pas été aussi forte que celle de La
Gorda, qui présenta des symptômes semblables à ceux d'une attaque cardiaque.
"Dans mon cas, s'est produit un simple phénomène de hyperventilation et à ce
moment précis j'ai senti une grande pression : un courant d'énergie est entré
par la tête, a traversé la poitrine et l'estomac et est descendu par les jambes
jusqu'à disparaître par le pied gauche. Cela fut tout ce que je ressentis.
"Pour me rassurer je suis allé chez le médecin, mais il ne m'a rien trouvé. Il
me suggéra seulement que je respire dans une sac de papier pour diminuer la
quantité d'oxygène et résister au phénomène de l'hyperventilation ".
(Dans Le Second Anneau de Pouvoir, La Gorda décrit à Castaneda que lorsqu'elle
perdit "la forme humaine" elle commença à voir un oeil toujours face à elle. Cet
oeil l'accompagnait tout le temps et elle crut presque à la fin, qu'elle allait
devenir folle. Peu à peu elle s'y habitua jusqu'à considérer un jour que l'oeil
fasse partie d'elle-même. "Un jour prochain, lorsque je serai vraiment un être
sans forme, je ne verrai pas plus cet oeil ; l'oeil fera un avec moi...")
Au début de notre conversation, Castaneda avait apporté quelque précision sur
"l'enseignement Toltèque".
Selon les Toltèques ; il faut d'une certaine manière restituer ou payer à
l'aigle ce qui lui correspond. Castaneda nous avait déjà annoncé que le
propriétaire de l'homme était l'Aigle, et que à cet Aigle peuvent correspondre
toute la noblesse et toute beauté de même que toute l'horreur et la férocité que
se trouve dans tout ce qui est.
Pourquoi l'aigle est-il donc le propriétaire de l'homme ?
"L'Aigle est le propriétaire de l'homme parce que l'homme est nourri de la
flamme de vie, de l'énergie vitale qui se détache de tout ce qui est".
Et réitérant une fois de plus avec ses mains le geste de la tête au bec d'Aigle
il
refit le geste de picorer tout l'espace devant son bras. " Ainsi ! Ainsi, Tout,
Il dévore "
"La seule manière d'échapper à la voracité de l'aigle, est de quitter ses picots
tout en contenant sa respiration...'
Quand quelqu'un est prêt pour le dernier vol, il fait une offrande à l'aigle ;
"une offrande -souligna Castaneda- qui serait presque comme se donner soi-même.
On donne à l'Aigle un équivalent de soi. Cette offrande s'appelle " la
récapitulation personnelle ". Don. Juan me disait que la mort commence avec
cette récapitulation personnelle.
On peut seulement dire alors, lorsque la mort est considérée comme irréfutable
et inéluctable, que la véritable action commence ".
"En quoi consiste-t-elle, comment se pratique la récapitulation personnelle ?"
.
"D'abord il faut faire une liste de toutes les personnes que l'on a connues tout
au long de la vie, une liste de tous ceux-là qui d'une manière ou l'autre nous
ont forcé à mettre l'ego - ce centre de fierté personnelle que plus tard il nous
montrerait comme un monstre à 3.000 têtes - en évidence.
" Nous devons nous rappeler de tous ceux qui ont collaboré pour que nous
entrions dans ce jeu " ils m'aiment " ou " ils ne me veulent pas ", ce Jeu qui
n'est pas autre chose que vivre révulsé sur nous-mêmes..., ¡ lamentons-nous de
nos lamentations ! "
"La 'récapitulation 'doit être totale, elle va de la lettre Z à la lettre A, en
marche arrière. Elle commence au moment présent et retourne vers l'enfance
précoce, jusqu'à l'âge de deux ou trois ans et encore plus avant s'il était
possible ".
Dès le moment que nous naissons, tout est enregistré dans notre corps. La
"récapitulation" est et requiert un grand entraînement de la mémoire.
Alors, comment se fait-elle cette "récapitulation" ?
"On rapporte soigneusement les images et on se les fixe face à soi ; puis, avec
un mouvement de tête de droite à gauche, on souffle chacune des images comme si
nous les balayions de notre vision...
" La respiration est magique "- ajouta..
Avec la fin de la "récapitulation" se terminent aussi tous les tours, les jeux
et tout ce qui est " auto tromperie ".
Il nous dit encore qu'à la fin nous savons tous de nos tours et qu'il n'y a plus
moyen de mettre l'ego sur la table sans qu'immédiatement nous nous rendions
compte de ce que nous avançons comme prétentions.
"Avec 'la récapitulation personnelle' on est dépouillé de tout. Ensuite, il ne
reste qu'une seule tâche ; la tâche dans toute sa simplicité, sa pureté et sa
crudité.
"La 'récapitulation' est accessible à tous les hommes, mais il faut démontrer
une volonté intransigeante. Celui qui fluctue ou titube, celui-là sera perdu car
l'Aigle le dévorera. Sur ce terrain le doute n'a pas sa place.
"Je ne sais pas bien comment expliquer tout ceci, mais dans l'accomplissement et
le dévouement à la tâche il s'agit d'être compulsif sans l'être véritablement
parce que le Toltèque est un être libre.
La tâche exige tout de soi et, toutefois, on est libre. Comprenez-vous ? C'est
assez difficile de le comprendre pourtant, parce qu'au fond, il s'agit d'un
paradoxe.
Castaneda changea de ton et de posture "Mais a cette récapitulation il est
cependant nécessaire d'ajouter la 'sauce'. Ce qui est caractéristique chez Don
Juan et ses 'sbires ' c'est qu'ils sont légers. Don. Juan m'accusa souvent
d'être lourd, pesant. Don Juan n'est ni solennel ni cérémonieux.
"Dans le sérieux de la tâche que tous effectuent il existe toujours une place
pour la bonne humeur.
Pour illustrer d'une manière concrète la manière d'enseigner de Don Juan,
Castaneda nous a raconta un épisode très intéressant. Il fumait beaucoup, et Don
Juan avait résolu de le traiter.
"Je fumais à peu près trois paquets par jour, l'un après l'autre ! Rien ne
pouvait m'arrêter. Vous pouvez voir maintenant que je ne porte pas de poches,
dit-il en nous montrant son veston qui, en vérité, en manquait de deux.
J'ai éliminé les poches pour enlever au corps cette possibilité de sentir
quelque chose sur le flanc gauche, ce quelque chose qui lui rappellerait
l'habitude. En éliminant la poche j'ai aussi éliminé l'habitude physique de
porter la main vers la poche.
(Dans un premier livre concernant les enseignements de Don Juan, celui-ci lui
dit : "La chose qu'il faut apprendre est comment d'arriver à la fente entre les
mondes et comment entrer dans l'autre monde... Il y a un lieu où les deux mondes
sont montés superposés. La fente est là. Elle s'ouvre et se ferme comme une
porte avec le vent. Pour arriver là, un homme doit exercer sa volonté. Il doit,
dirais-je, développer un désir indomptable, un dévouement total. Mais il doit le
faire sans l'aide d'aucun pouvoir et d'aucun homme...".
"Une fois Don Juan m'a dit que nous allions passer quelques jours dans les
collines de Chihuahua. Je me rappelle qu'il m'avait expressément dit de ne
oublier d'apporter mes cigarettes. Il me recommanda, aussi, d'en apporter des
provisions à raison de un ou deux paquets par jour et rien de plus. J'ai alors
acheté quatre fardes de cigarettes, et au lieu de 20 j'en empaquetai quelques 40
étuis. J'en fis de divins paquets que je recouvris d'une feuille d'aluminium
pour protéger mon bien des animaux et de la pluie.
"Bien équipé et le sac au dos, j'ai suivi Don Juan par les collines. Je marchais
là en allumant cigarette sur cigarette, tout en essayant de récupérer mon
souffle ! Don. Juan a une vigueur énorme ; avec sa grande patience il
m'attendait tandis qu'il m'observait fumer et m'agiter par les collines. Je ne
crois pas que j'aurais maintenant la patience qu'il a eue avec moi !
s'exclama-t-il.
"Nous arrivâmes finalement, sur un plateau assez haut, entouré de falaises et en
pente latérales.
Là, Don Juan m'invita à faire marche arrière ou encore de redescendre. J'essayai
plusieurs fois jusqu'à ce que je dusse finalement renoncer à la tentative. Je ne
pouvais pas.
"Nous marchâmes ainsi pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'un matin je me
réveille et la première chose que je fais est de chercher mes cigarettes. Où
sont-ils mes divins paquets? Je cherche et cherche et je ne les trouve plus.
Quand Don Juan se réveille, il s'enquiert de savoir ce qui m'arrive. Je le lui
explique et il me dit : 'Ne t'inquiètes pas. C'est sûrement un coyote qui est
venu et qui les a emportés, mais il ne peuvent pas être très loin. Ici ! Regarde
! Il y a les traces du coyote !'
"Tout ce jour-là nous le passâmes à suivre les traces du coyote à la recherche
des paquets. Après avoir cherché beaucoup, Don Juan pourtant, continuait
d'insister sur le fait que je ne devais pas me préoccuper parce que là
normalement, après la colline, il y a un village. Là tu pourras acheter toutes
les cigarettes que tu veux.'
"Nous repartîmes à nouveau cherchant de plus belle. Où est-il ce village ? Aucun
signe ne l'annonçait. Nous en étions là, lorsque Don Juan sembla s'encoigner
dans le sol et se faisant tout vieux et tout défait, il commença à se plaindre :
'Cette fois, oui je suis bel et bien perdu, je suis trop vieux, je n'en peux
plus'
Tandis qu'il disait cela, il se prenait la tête dans les mains et s'agitait dans
tous les sens."
Castaneda nous racontait toute cette histoire en imitant Don Juan dans ses
gestes et dans le ton de voix. Il était spectaculaire à voir. Par la suite,
Castaneda lui-même nous dirait que Don Juan se servait habituellement et
généralement de ses habilités d'histrion.
"A tant marcher poursuivit Castaneda - je crois que se passa une éternité.
Aucune anxiété de ne pas fumer ne me taquinait C'est ainsi que me fut enlevée le
désir de fumer. En courant comme des démons parmi les collines !
Quand arriva le moment de retourner, on imagine facilement que Don Juan sut
parfaitement comment faire. Nous descendîmes directement sur le village. La
seule grande différence fut qu'alors, je n'avais pas plus cette nécessité
d'acheter des cigarettes.
Cet épisode s'est passé il y a quinze ans, dit-il d'un ton nostalgique."
"La conduite du ne-pas-faire, commenta-t-il, est précisément tout ce qui est
opposé la routine ou aux routines auxquelles nous nous sommes habitués.
Des habitudes comme celle de la cigarette, par exemple, sont celles qui nous ont
amarrés, enchaînés... Par le ne-pas-faire bien compris par contre, toutes les
avenues sont possibles ".
Castaneda nous fit comprendre que Don Juan les connaissait bien tous ; il les
connaissait dans leurs habitudes et leurs faiblesses. C'est par cela qu'ils
purent ainsi se saisir de chacun de la même façon. Don Juan et Don Genaro, "ces
deux complices", selon les dires de Castaneda, ont pu faire à chacun le jeu
approprié et, ainsi, les faire tomber sur le chemin de la connaissance.
Nous restâmes en silence un instant que j'ai finalement rompu pour le
questionner au sujet de doña Soledad. Je lui dis qu'elle m'avait impressionnée
comme une figure grotesque ; comme une vraie sorcière.
"Doña Soledad est une indienne. L'histoire de sa transformation est quelque
chose d'incroyable. Elle a mis une telle volonté dans sa transformation qu'à la
fin elle l'a obtenue. Cet effort a développé sa volonté à un point tel que par
conséquent elle a développé aussi trop de fierté personnelle. Précisément à
cause de cela je ne crois pas qu'elle puisse passe sur la pointe des pieds par
le flanc gauche de l'aigle.
De toute manière, c'est extraordinaire ce qu'elle fut capable de faire avec
elle-même ! Je ne sais pas si vous vous rappelez qui elle était.
C'était la 'Manuelita ', cette 'mama' de Pablito. Toujours en train de laver, de
repasser et tout en lavant...; offrant ses bons petits plats aux uns et aux
autres. "
En nous racontant cela, Castaneda imitait par des gestes et des mouvements une
pauvre petite vieille.
"Il faut la voir maintenant, Doña Soledad est une femme forte et jeune.
Maintenant il faut la craindre !
"La 'récapitulation ' l'a conduite à Doña Soledad au cours de sept années de sa
vie. Elle fut mise dans une cavité et de là elle n'en n'est pas sortie. Elle
s'est tenue là mise jusqu'à ce qu'elle en ait terminé avec tout.
Pendant sept années, elle ne fit rien d'autre que cela. Même si elle ne peut pas
passer par l'Aigle - dit Castaneda plein d'admiration -, jamais plus elle ne
sera à nouveau cette pauvre vieille qu'elle était avant."
Après une pause, Castaneda nous rappela que Don Juan et Don Genaro n'étaient
déjà plus avec eux.
"Maintenant tout est vraiment différent"- s'exprima Castaneda nostalgique.
Don Juan et Don Genaro ne sont plus. La dame Toltèque est avec nous. Elle nous
demande des tâches. La Gorda et moi, nous accomplissons la tâche ensemble. Les
autres aussi ont des tâches à accomplir ; des tâches différentes, dans des lieux
différents.
"Selon Don Juan ; les femmes ont davantage de talent que les hommes. Les femmes
sont plus susceptibles. Dans la vie, enfin, elles se dépensent moins, en outre,
elles sont moins fatiguées que les hommes.
"C'est pour cela que Don Juan m'a laissé maintenant entre les mains d'une femme.
Il m'a laissé dans les mains de l'autre côté de l'unité homme-femme. Plus
encore, il m'a laissée entre les mains des femmes : des petites soeurs et de La
Gorda ".
La femme qui maintenant l'enseigne n'a pas de nom. Elle est, simplement, la dame
Toltèque.
"La dame Toltèque est celle qui maintenant s'enseigne. Elle est responsable de
tout. Tous les autres, La Gorda et moi, nous ne sommes rien ".
Nous avons voulu savoir si elle savait donc que nous allions nous rencontrer ce
jour et si elle avait d'autres plans..
(Plusieurs mois plus tard, La Gorda - María Elena - m'a appelée par téléphone
pour me transmettre un message de Carlos Castaneda. Dans cette conversation,
elle m'a dit que la Dame Toltèque était appelée Doña Florinda, et qu'il
s'agissait d'une personne très élégante, très vive et inquiète.
La dame Toltèque doit avoir cinquante ans.)
"La Dame Toltèque sait tout. Elle m'a envoyée à Los Angeles pour que je converse
avec vous-nous dit alors Castaneda en s'adressant à moi. Elle sait tous mes
projets, et notamment que je pars pour New York ".
Nous voulûmes savoir aussi comment elle était.
"Est-elle jeune ? Est-elle vieille ? "
"La Dame Toltèque est une femme très forte. Ses muscles se déplacent d'une
manière très particulière. Elle est vieille, mais une de ces vieilles qui
brillent ainsi à force de maquillage ".
Il était difficile d'expliquer comment elle était. Castaneda cherchait un point
de référence et il nous rappela le film Géant.
"Vous vous souvenez de ce film dans lequel jouaient James Dean et Liz Taylor.
Elle y donne l'apparence d'une femme mûre bien qu'en réalité elle soit très
jeune. Cette impression est la même qu'avec la Dame Toltèque : une face avec
maquillage de vieille sur un corps encore jeune. Je dirais aussi qu'elle fait
tout ce qui faut pour paraître vieille. "
"Vous connaissez le National Enquirer ? Un de mes amis se charge de me le
conserver ici à Los Angeles, et à chaque fois que je viens je lis les numéros
parus. C'est la seule chose que je lis ici... Dans ce périodique j'ai récemment
vu et encore plus précisément des photos d'Elizabeth Taylor.
Maintenant en effet je trouve l'exemple bien choisi".
Ce dernier commentaire, d'une certaine manière synthétisait aussi son jugement
en ce qui concerne l'immense production de nouvelles qui caractérise à notre
époque. Ce commentaire explicite aussi un jugement en ce qui concerne la valeur
de toute la culture occidentale. Tout est au niveau du National Enquirer.
Rien de ce que, Castaneda nous a dit cet après-midi ne fut inopportun. Les
différents morceaux d'information qu'il nous apporta suffirent à créer une
certaine impression sur nous. Dans cette intention propre à Castaneda il n'y
avait rien d'équivoque ; au contraire, son intérêt avait été celui de
transmettre la vérité essentielle de l'enseignement dans lequel ils étaient
plongés.
Nous continuâmes en parlant de la Dame Toltèque et Castaneda nous dit alors
qu'elle s'en irait bientôt.
"Elle nous a dit qu'à sa place viendront deux autres femmes. La Dame Toltèque
est très stricte. Ses demandes sont terribles !
(Par téléphone, La Gorda aussi insistera sur le fait que la Dame Toltèque était
pleine de bravoure, et que si elle la préférait de loin à Castaneda, il allait
de soi qu'elle veuille un peu plus de nous que Castaneda.
"Nous marchons avec tout le corps marqué par les coups qu'elle nous donne.")
Alors donc, si la femme Toltèque est brave il semblerait cependant que les deux
qui viennent soient encore pires.
Il se peut qu'on ne soit pas encore rendu ! On ne peut pas pourtant cesser de
vouloir ni on ne peut empêcher que le corps se plaigne face à la sévérité de
l'entreprise... Toutefois, il n'y a pas d'autre manière d'altérer le destin.
Il m'a là saisi, alors, voilà !
"Je n'ai pas d'autre liberté que celle d'être impeccable parce que ce n'est qu'à
cette condition seulement d'être impeccable que je changerais mon destin
c'est-à-dire, d'échapper au picorement de l'Aigle en me faufilant par le flanc
gauche de l'aigle. Si je ne suis pas impeccable, je ne change pas mon destin et
l'Aigle me dévorera.
"Le Nagual Juan Matus est un homme libre. Il est libre en accomplissant son
destin. Vous me comprenez ? Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire
"-demanda-t-il- préoccupé.
"Mais bien sûr que nous le comprenons ! avons nous répondu avec véhémence. Tant
dans ces derniers mots comme dans beaucoup d'autres choses que vous nous avez
rapportées jusqu'à présent nous trouvons une grande similitude avec ce que nous
sentons et vivons quotidiennement ".
"Don Juan est un homme libre- continua-t-il.
Il cherche la liberté, son esprit la cherche.
M. Juan est libre de ce préjugé de base ; le préjugé perceptif qui ne nous
laisse pas voir la réalité ".
Le plus important dans tout ce que nous parlons réside dans la possibilité de se
débarrasser du cycle des routines.
Don Juan lui avait fait faire de nombreux exercices pour qu'il prenne conscience
de ses routines. Entre autres cet exercice de "marcher dans l'obscurité" ou
encore celui de la "marche de pouvoir".
Comment casser le cycle des routines ? Comment casser cet arc perceptif qui nous
unit à cette vision ordinaire de la réalité ? Cette vision ordinaire que nos
routines contribuent à fixer est, précisément ; ce que Castaneda appelle
"l'attention du tonal" ou "le premier anneau de l'attention".
"Casser cet arc perceptif n'est pas tâche facile ; cela peut prendre des années.
La difficulté avec moi - affirma-t-il en riant- c'est que je suis très têtu. Et
il dut faire les choses par force. C'est ainsi que, dans mon cas, Don Juan a dû
utiliser des drogues... et c'est ainsi que je suis resté... Avec le foie en
morceaux !
"Dans l'activité du ne-pas-faire on finit par mettre les routines à la poubelle
et à prendre conscience". En disant cela, Castaneda s'était levé et avait
commencé à marcher en arrière tandis qu'il nous rappelait une technique que Don
Juan lui avait enseignée : celle de marcher en arrière avec l'aide d'un miroir.
Castaneda continua de nous rapporter que pour réussir la tâche il avait conçu un
attelage métallique pour la tête (comme un cercle en forme couronne qui était
soutenu dans la tête) dans lequel il avait fixé le miroir. De cette manière, il
avait pu pratiquer l'exercice et avoir les mains complètement libres.
D'autres exemples de techniques du ne-pas-faire seraient celle de mettre sa
ceinture à l'envers ou encore celle de porter des chaussures inversées.
Toutes ces techniques ont pour but de rendre conscient de ce qui à chaque moment
est pratiqué.
"Effacer les routines est la façon que nous avons de donner au corps des
sensations nouvelles.
Le corps connaît..." .
Plus tard, Castaneda nous relata certains des jeux que les jeunes Toltèques
pratiquent pendant des heures. "Ce sont des jeux de ne-pas-faire expliqua-t-il.
Des jeux dans lesquels il n'y a pas de règles fixes mais pour lesquels celles-ci
sont créées au fur et à mesure que le jeu est joué ".
En réalité, le jeu ne comportant pas de règles fixes, la conduite des joueurs
n'est donc pas prévisible et, par conséquent, tous doivent être très attentifs.
-" L'un de ces jeux consiste à donner à l'adversaire de faux signaux.
C'était un jeu de pousser ou tirer.
Comme il est pratiqué, dans ce jeu de cordes interviennent 3 personnes. Deux
poteaux et une grosse corde. Avec la corde, on attache un des joueurs et les
poteaux en les entourant d'un tour de corde. Le deux autres joueurs doivent
tirer les extrémités de la corde et essayer de tromper l'autre en donnant de
faux signaux. Tous doivent être très gentils pour que lorsqu'un tire, l'autre
agisse de façon que la personne qui est accrochée ne soit pas tordue.
Les techniques et les jeux de ne-pas-faire développent l'attention. On
peut dire que ce sont des exercices de concentration puisqu'ils obligent les
personnes qui les pratiquent à être pleinement conscients de ce qu'ils font. "
Castaneda déclara que la sénilité consiste à se retrouver enfermé dans le cercle
parfait des routines.
-" Une autre façon d'enseigner que la Dame Toltèque utilise est de nous mettre "
en situations ". Je crois que c'est la meilleure manière parce qu'en nous
mettant dans des situations nous découvrons que nous ne sommes que rien.
L'autre chemin est celui de l'amour-propre, celui de la fierté personnelle. Par
ce dernier chemin nous nous transformons en détectives, toujours attentifs à
tout ce qui peut nous survenir et nous offenser. Détectives ? Oui ! Nous passons
notre temps à cherchant des preuves afin de savoir si on nous aime ou si on ne
nous aime pas
Ainsi centrés en notre ego nous ne faisons pas une autre chose qui le fortifier.
Selon la femme Toltèque, le mieux est de commencer en considérant que personne
ne nous aime ".
Castaneda nous rappela que pour Don Juan, la fierté personnelle ressemblait à un
monstre à 3.000 têtes (la fameuse hydre de l'antiquité).
-" On détruit et on décapite les têtes mais d'autres repoussent en permanence !
Et nous avons tous les tours ! s'exclama Castaneda. Avec ces tours nous nous
auto illusionnons, nous nous fourvoyons en croyant que nous sommes quelqu'un. "
Je lui rappelai alors, l'image de " traquer ses faiblesses " comme on prend les
lapins dans un piège", qui apparaît dans son livre.
-" Effectivement -me répondit-il-, il faut être constamment aux aguets " .
(ndt :la traque est exprimée par le terme guet en espagnol et en italien)
En changeant de position, Castaneda commença alors à nous raconter l'histoire de
ses trois dernières années.
"Une des tâches les plus ardues fut pour moi celle d'être cuisinier dans les
cafétérias pour routiers. La Gorda m'a accompagné cette année comme fille de
table ! Pendant plus d'un an nous avons sillonné les routes en tant que Joe
Cordoba et sa femme !
-" Mon nom complet était José Luis Cordoba,- pour vous servir- " dit-il en
faisant une révérence profonde. Mais, tous me connaissaient comme Joe Cordoba."
Castaneda ne nous mentionna le nom ni le lieu de la ville où ils vécurent.
Il est bien possible qu'ils aient circulé en divers emplacements.
Il paraît qu'au début ils arrivèrent, La Gorda et la Dame.Toltèque, celui qui
les accompagna pendant un certain temps. La première chose fut de trouver une
maison et du travail pour Joe Cordoba, sa femme. et sa belle-mère.
-" C'est ainsi que nous nous présentions, commenta Castaneda ; autrement, les
gens n'auraient pas compris ".
Longtemps ils cherchèrent du travail, jusqu'à ce qu'à la fin ils en trouvent
dans une cafétéria de routiers.
-" Dans ce type d'établissement le travail débute très tôt le matin. À cinq
heures il fallait déjà être au boulot ".
Castaneda nous raconta, en riant, que dans ce genre d'endroit, la première chose
que l'on aurait pu lui demander était celle-ci :
-" Savez-vous préparer les œufs ? "
Que diable cela pouvait-il être que de faire des œufs ? Il lui fallu assez
longtemps avant que de se rendre compte de ce qu'ils voulaient lui dire, jusqu'à
ce que finalement il ait découvert qu'il s'agissait des diverses manières de
préparer les oeufs pour les déjeuners. Dans les restaurants ou les cafétérias
pour camionneurs, ce " savoir préparer des oeufs" est très important.
Ils travaillèrent ainsi une année durant.
-" Maintenant en effet, c'est vrai que je sais " préparer des œufs " -
affirma-t-il en riant, tous ceux que vous souhaitez et comme vous le souhaitez
!".
La Gorda travailla aussi beaucoup. Elle fut tellement bonne au service de table
qu'elle finit par être en chargé de toutes les filles se service.
Au bout d'un an, quand la Dame Toltèque leur dit
-"Cela suffit ! il faut mettre un terme à cette tâche", le propriétaire de la
cafétéria ne voulut pas les laisser aller.
-" En vérité là, nous travaillions très dur, et beaucoup ! Depuis tôt le matin
jusqu'à tard dans la nuit ".
Pendant cette année ils firent une rencontre significative.
Il s'agit ici de l'histoire d'une fille appelée Terry, qui arriva à cette
cafétéria où elle demanda du travail comme fille de table.
Entre temps, Joe Cordoba avait gagné alors la confiance du propriétaire de
l'établissement et il était en somme chargé d'être son représentant au moment
d'engager ou de surveiller tout le personnel.
Selon lui, Terry leur avait laissé croire qu'elle cherchait à parler à Carlos
Castaneda.
Comment avait-t-elle pu savoir qu'ils étaient là ? Castaneda ne le savait pas.
-" Cette Terry, poursuivit Castaneda avec tristesse en voulant nous donner à
comprendre qu'elle brillait par sa saleté et son désordre, était une de ces
"hippies" qui consomment des drogues... Une vie épouvantable. Pauvre petite !"
Par la suite, Castaneda nous dira que, bien qu'il n'ait jamais pu dire à Terry
qu'ils étaient, lui, Joe Cordoba et sa femme ceux qu'elle cherchait sans le
savoir, ils l'aidèrent beaucoup pendant les mois qu'elle passa avec eux.
Un jour, elle est venue très excitée nous annoncer que dans la rue elle venait
de voir Castaneda dans un Cadillac stationnée face à la cafétéria.
-"Il est là, nous elle a dit en criant ; il est dans la voiture, en train
d'écrire !
-" Es-tu sûre que c'est lui ce Castaneda ? Comment peux-tu en être tellement
convaincue ?-lui demanda-t-il.
Mais elle poursuivit :
-" Mais oui, c'est lui, j'en suis absolument sûre...!
-" Je lui suggérai alors, qu'elle courre dehors jusqu'à la voiture et qu'elle le
questionne. On devait se débarrasser de ce doute immense.
-" Allez, allez, vas-y ! Insistai-je.
Elle n'avait pas le courage de lui parler parce qu'elle disait qu'elle était
très grasse et très laide.
Je l'ai encouragée :
-" Mais non, tu es merveilleuse, vas-y !
-" À la fin elle y alla, mais est revint dans une fontaine de larmes ".
Il nous rapporta que l'homme de la Cadillac ne l'avait même qu'à peine regardée,
et qu'il la dédaigna tout bonnement en ajoutant qu'elle ne devait pas le
déranger. "
-"On imagine que j'aie essayé de la consoler, nous dit Castaneda. Elle me
faisait tant de peine que j'ai failli lui dire qui j'étais. La Gorda ne me
laissa pas faire ; elle me protégea".
Il ne pouvait réellement pas lui dire rien que parce qu'il accomplissait une
tâche dans laquelle il était Joe Cordoba et non pas Carlos Castaneda.
Il ne pouvait pas désobéir.
Il raconta encore que, lorsque Terry arriva, elle n'était pas une bonne fille de
salle. Avec tous ces mois qui passèrent, ils en firent toutefois une ménagère
très bonne : très propre et soigneuse. "
-"La Gorda a donné beaucoup de Conseils à Terry. Nous la surveillions
beaucoup... Jamais elle n'imagina avec qui elle avait vécu tout ce temps".
" Ces dernières années furent des moments de grande privation pendant lesquels
ils furent maltraités et outragés. Plus une fois il fut sur le point de dire qui
il était, mais...
-"Qui m'aurait cru ! - dit-il. En outre, la femme Toltèque est la seule qui
décide !
Cette année, il y eut des moments où nous fûmes réduits au minimum : nous
dormions à même le sol et nous ne mangions qu'une seule chose ".
En entendant cela, nous voulûmes qu'il nous explique leur façon de manger.
Castaneda nous dit alors que les Toltèques mangeaient un seul type d'aliment à
la fois, mais selon des périodes très rapprochée.
-"Les Toltèques mangent toute la journée".
(Dans cette affirmation de Castaneda on peut y voir le désir de casser l'image
que les gens ont du sorcier comme étant des êtres avec des pouvoirs spéciaux qui
n'auraient pas les mêmes nécessités du reste des mortels. En disant qu'"ils
mangent toute la journée", Castaneda s'unissait ainsi au reste des hommes).
Selon Castaneda, le mélange d'aliments- par exemple, manger de la viande avec
des pâtes et des légume, est très mauvais pour la santé.
-"Ce mélange est apparu très récemment dans la vie quotidienne de l'humanité -
affirma-t-il. Manger un seul aliment aide à faire la digestion et c'est meilleur
pour l'organisme. "
-" Souvent, Don Juan m'accusait que toujours je me sentais mal. On peut imaginer
combien je pouvais m'en défendre ! Toutefois, je finis un jour par me rendre
compte qu'il avait raison et j'ai appris. Maintenant je me sens bien et je suis
fort et sain."
Leur façon de dormir est aussi différente de celle de la majorité d'entre nous.
L'important est de se rendre compte qu'on peut dormir de beaucoup de manières.
Selon Castaneda, on nous a enseigné, à nous coucher et à nous lever à une
certaine heure parce que c'est ce que la société veut de nous.
-" Ainsi, par exemple, les papas couchent leurs enfants pour pouvoir les toiser
de haut". Tous, nous rîmes parce que quelque chose de vrai résidait dans cette
affirmation.
"Je dors toute la journée et toute la nuit - a continué -, mais si j'additionne
les heures et les minutes que je dors je ne crois pas que je puis compter plus
de cinq heures par jour".
Dormir de cette manière requiert, pour la personne, l'habilité d'aller
directement au sommeil profond. "
Nous en revînmes à Joe Cordoba et à sa femme.
Castaneda nous a dit qu'un jour la Dame Toltèque vint les trouver et elle leur
dit qu'ils ne travaillaient pas suffisamment.
-" Elle nous manda d'organiser une affaire commerciale d'importance assez grande
un truc du genre architecture des jardins, quelque chose comme la conception, le
design et l'esthétique des jardins.
-" Cette nouvelle tâche que nous donnait la Dame Toltèque n'était pas une mince
affaire. Nous dûmes engager un groupe de gens pour qu'ils nous aident à faire
les travaux pendant la semaine, tandis que nous étions dans la cafétéria.
Pendant les week-ends, nous nous consacrions exclusivement aux jardins. Nous
eûmes beaucoup de succès !
"La Gorda est une personne très entreprenante. Cette année nous avons donc
travaillé énormément...
Pendant la semaine nous étions à la cafeteria et pendant les week-ends nous
conduisions le camion et plantions des arbres.
Les exigences de la Dame Toltèque sont tellement grandes !
-" Je me souviens qu'en une certaine occasion nous étions dans la maison d'un
ami quand sont arrivés des journalistes qui cherchant Carlos Castaneda.
C'étaient des journalistes du New York Times. Afin de passer inaperçus, La Gorda
et moi nous nous mîmes à planter des arbres dans le jardin de mon ami. À une
certaine distance nous les avons vus entrer et sortir de la maison. Ce fut
alors, que mon ami nous cria dessus très fort et qu'il nous maltraita devant les
journalistes.
Il semblait que Joe Cordoba et à sa femme pouvaient se laisser crier dessus sans
conséquence. Aucun de ceux qui étaient là présents ne prit notre défense.
Qu'étions-nous ? Là-bas, il n'y a seulement que les pauvres et les chiens qui
travaillent au soleil !
-" C'est ainsi qu'avec l'aide de cet ami, nous trompâmes les journalistes.
Mais mon corps, toutefois, je n'ai pas pu le tromper.
Trois années durant nous avons progressé dans la tâche de donner au corps des
expériences qui lui feraient se rendre compte de ce que, en vérité, nous ne
sommes que peu de choses.
La vérité est qu'il n'y a pas que le corps qui souffre : Le mental est lui aussi
habitué à des stimulations constantes.
Le guerrier, toutefois, n'a pas besoin des stimulants de l'environnement ; il
n'en a pas besoin.
Quel meilleur lieu pouvions nous alors être que celui dans lequel nous étions
plongés ! Là, personne ne pensait !"
En continuant l'histoire de ses aventures, Castaneda commenta que plus d'une
fois lui et La Gorda furent refoulés et jetés à la rue.
-" D'autres fois, en cheminant en camion par la route, nous étions poussés
jusqu' aux bords du chemin. Quelle autre alternative avions-nous ?
C'était mieux de laisser passer !"
Par tout ce que Castaneda nous disait, on aurait pu croire que la tâche de ces
années était en rapport avec "apprendre à survivre dans des circonstances
défavorables", et ce, avec "l'expérience de la discrimination".
-" Cette dernière, est "quelque chose de très difficile à supporter mais c'est
très enrichissant"- conclut-il- avec un grand calme.
L'objectif de la tâche consiste à apprendre à se soustraire à l'impact
émotionnel que la discrimination provoque. L'important étant de ne pas réagir,
de ne pas se fâcher. Si on réagit, on est perdu.
-"On n'est pas offensé par le tigre lorsqu' il attaque- expliqua-t-il si on peut
on esquive et on laisse passer".
-" En une autre occasion, La Gorda et moi nous avons trouvé du travail dans une
maison, elle comme servante et moi comme maître d'hôtel. On ne peut pas imaginer
comment cela se termina !
Nous fûmes jetés à la rue à coup de pieds et sans salaire. Plus encore ! Pour se
protégés de nous au cas où nous protesterions, ils avaient appelé la police
locale. Vous vous rendez compte ! Nous fûmes prisonniers pour rien ".
-" Cette année, La Gorda et moi, nous l'avons passée en travaillant très dur et
en souffrant par de grandes privations. Souvent nous n'avions rien à manger. Le
pire fut que nous ne pouvions pas ni nous plaindre ni avoir l'appui du groupe.
Dans cette tâche nous avons été seuls et nous ne pouvions pas nous échapper. De
toute façon, même si nous avions pu dire qui nous étions personne ne nous aurait
crus. La tâche est toujours totale.
-" Je suis vraiment Joe Cordoba- continua Castaneda-en accompagnant ses mots
d'un mouvement de tout son corps- ; et tout ceci est fabuleux parce que je ne
crains plus rien. Je suis déjà parvenu à tout ce qu'il pouvait m'arriver de
pire. Cela est tout ce qui suis".
A ces derniers mots, il toucha le sol avec les mains.
-" Comme je vous l'ai dit auparavant, chacun de nous a des tâches différentes à
accomplir.
Les Genaros sont très au point ; Benigno est maintenant au Chiapas et cela lui
va très bien. Il a un petit orchestre d'harmonie et il possède à merveille le
don d'imitation ; il imite Tom Jones et bien d'autres.
Pablito est le même que toujours ; il est très paresseux. Bénigno c'est celui
qui fait les bruits et Pablito les fête. Benigno c'est celui qui travaille et
Pablito reçoit les applaudissements.
"Maintenant-dit-il en conclusion- nous avons tous terminé les tâches que nous
faisions et nous nous préparons pour des tâches nouvelles. La Dame Toltèque est
celle qui nous envoie "
.
L'histoire de Joe Cordoba et de sa femme nous avait beaucoup impressionnées. Il
s'agissait d'une expérience très différente de celles de ses livres. Nous
éprouvions un grand intérêt à savoir s'il avait écrit ou s'il était en train
d'écrire quelque chose sur Joe Cordoba.
-"Je savais que Joe Cordoba existait- a dit l'une d'entre nous- il devait
exister.
-" Pourquoi n'écrivez vous pas à ce sujet ?
De tout ce que vous nous avez raconté c'est l'histoire de Joe Cordoba et de sa
femme qui a eu sur moi a eu le plus d'impact. "
-" Je viens de livrer un nouveau manuscrit à mon agent- nous a répondu Castaneda
-. Dans ce manuscrit, la Dame Toltèque est celle qui enseigne. Il ne pouvait pas
en être autrement. Il est possible que son titre soit " LA TRAQUE " ou " LE GUET
" mais de toute façon il traitera de l'art d'être dans le monde.
Là est tout son enseignement. Elle est la responsable de ce manuscrit. Ce doit
être une femme qui enseigne cet l'art majeur.
Les femmes le connaissent bien parce qu'elles ont toujours vécu avec l'ennemi ;
c'est-à-dire, elles ont toujours marché dans les nœuds du réseau d'un monde
masculin.
C'est précisément pour cela : parce que les femmes ont une longue expérience
dans cet art, que la Dame Toltèque est celle qui devra nous dispenser les
principes du guet. (ndt : ou de la traque)
-" Dans ce dernier manuscrit, toutefois, il n'y a rien de très concret à propos
de la vie de Joe Cordoba et de sa femme.
Je ne peux pas écrire en détail toute cette expérience parce que personne ne le
comprendrait ni le croirait. Je ne peux d'ailleurs parler de celle-ci que très
très peu car l'essence de l'expérience des dernières trois années est dans ce
livre ".
En revenant à la Dame Toltèque et à ses moeurs, Castaneda nous dit qu'elle était
très différente de Don Juan.
-" Elle ne me chérit pas - insista-t-il- par contre, elle chérit La Gorda! À la
femme Toltèque on ne peut rien lui demander. Avant que quelqu'un lui parle elle
sait déjà ce qu'il doit lui répondre. En outre, il faut la craindre ; quand elle
se, elle frappe " conclut-il alors en faisant beaucoup de gestes qui indiquaient
leur frayeur.
Nous restâmes un instant en silence. Le soleil avait baissé et ses rayons nous
arrivaient parmi les troncs des arbres. Je senti un peu d'air frais. Je comptais
qu'il qui devait être aux alentours des sept heures de l'après-midi.
Castaneda aussi avait semblé prendre conscience de l'heure.
-" Il est tard déjà. On pourrait peut-être aller manger quelque chose. Puis-je
seulement vous inviter ?"
Nous nous sommes levés ensuite nous nous mîmes à marcher. Par une de ces ironies
du sort, Castaneda avait pris par mégarde mes notes avec ses livres.
Le mieux était de laisser tout dans sa voiture. Nous avons procédé ainsi et,
libérés de ces volumes, nous avons marché en groupe animé par une vive
conversation.
Tout ce qu'ils ont réussi requiert des années de préparation et de pratique.
Un exemple tout simple est celui de l'exercice du rêve.
- " Ce qui pourtant paraît une bêtise, affirma Castaneda emphatique, est
cependant très difficile à obtenir ".
L'exercice consiste à apprendre à rêver à volonté et de manière systématique.
On commence par rêver une main qui entre dans notre domaine visuel de rêveur.
Ensuite, on voit tout le bras. On poursuit de façon progressive jusqu'à pouvoir
se voir tout entier dans le rêve.
L'autre étape consiste à apprendre à utiliser les rêves. C'est-à-dire, qu'une
fois qu'on a réussi les contrôler, il faut apprendre à agir au coeur de ces
derniers.
-"Ainsi ; par exemple -dit Castaneda-on rêve de soi-même un autre soi-même qui
sort du corps, qui ouvre la porte et se promène à la rue.
La rue est, alors, quelque chose d'inattendu!, Quelque chose de nous est sorti
de nous ; quelque chose qui peut s'obtenir à volonté ".
Selon Castaneda, rêver n'occupe pas le temps. C'est-à-dire que rêver
ne se produit pas dans le temps de nos horloges. Le temps du rêve est
quelque chose de très compact.
-" La Dame Toltèque a dit que rêver se produit dans le temps de P.
Pourquoi ? Je ne le sais pas. C'est juste ainsi qu'elle l'appelle ".
Castaneda nous a donné à comprendre que dans les rêves se produit une
immense usure physique.
-" Dans les rêves, on peut vivre beaucoup mais le corps le ressent. Mon
corps en a beaucoup souffert. Il me reste ensuite, comme des années de torpeur
".
Plusieurs fois, en touchant ce sujet du rêve, Castaneda affirmait que ce
qu'ils font dans leurs rêves a une valeur pragmatique.
Dans les " Histoires de pouvoir ", on peut lire que les expériences des rêves et
celles de la veille "acquièrent la même valeur pragmatique", et que pour les
sorciers "les critères pour différencier le rêve et la veille sont considérés
comme désuets ".
Les sorties ou les voyages hors du corps physique (ndtr :OBE) avaient
éveillé avec acuité notre intérêt, et nous voulûmes en savoir davantage sur ces
expériences.
Il nous éclaira en disant que chacun d'entre eux avait obtenu des expériences
différentes.
-" La Gorda et moi, par exemple, nous " surfons " ensemble. Elle me prend
l'avant-bras et nous y allons ".
Il nous expliqua aussi que le groupe a des voyages communs. Tous sont dans un
entraînement constant dont l'objectif serait d'arriver à être des témoins
!
"Arriver à être des témoins signifie, affirma Castaneda,
qu'on ne peut plus rien juger.
C'est-à-dire, qu'il s'agit d'un "Voir" éternel qui équivaudrait à ne plus
jamais avoir de préjugés ".
Josefina semblait avoir de grandes habilités pour ces voyages dans le corps
de rêve. Elle aime l'emporter et le toucher en lui racontant des merveilles.
La Gorda est toujours celle qui vient pour la sauver.
-"Josefina démontre une grande facilité pour casser cet arc réflexe. Elle est
complètement folle!. Josefina vole très loin, mais elle ne veut pas s'en aller
seule et toujours alors elle revient. Elle revient et elle cherche après moi...
Elle me donne de ces voyages des rapports qui sont des merveilles !"
Selon Castaneda, Josefina est un être qui ne peut pas fonctionner dans ce
monde-ci, -" elle finira internée dans une quelconque institution Josefina est
un être "sans attachements" à ce qui est concret ; elle est éthérée. A tout
moment elle peut définitivement s'en aller".
La Gorda et Castaneda sont, par contre, beaucoup plus prudents dans leurs vols.
La Gorda représente particulièrement la stabilité et l'équilibre qui dans une
certaine mesure lui font défaut.
Après une pause, je lui rappelai cette vision de l'immense dôme qui dans Le
Second Anneau de Pouvoir est présenté comme le lieu de la rencontre et où Don
Juan et Don Genaro les attendraient.
-" La Gorda a aussi cette vision commenta-t-il pensif.
Ce que nous voyons n'est pas un horizon terrestre. C'est un endroit très nivelé
et aride dans l'horizon duquel nous voyons se lever comme un immense arc qui le
couvre totalement et qui s'avance ainsi jusqu' au zénith. En ce point du zénith,
on voit une grande luminosité, on dirait que c'est quelque chose comme une
coupole qui émet une lumière de couleur ambre ".
Nous le pressâmes de questions pour qu'il nous donne davantage d'informations
sur cette coupole.
-"Qu'est-ce ? Où est-elle ?"
Castaneda nous répondit que par la taille de ce que l'on peut voir, il pourrait
peut-être s'agir d'une planète.
-" Dans ce zénith il y a comme un grand vent. "
Par la brièveté de sa réponse, nous nous sommes rendus compte que Castaneda ne
voulait pas parler beaucoup de ce sujet. Il était possible, aussi, qu'il ne
puisse pas trouver les mots adéquats pour exprimer ce qu'ils voyaient.
Quoi qu'il en soit, il est évident que ces visions, ces vols dans le corps de
rêve, sont un entraînement constant pour le voyage définitif, celui
de la sortie par le flanc gauche de l'aigle, ce saut final qui s'appelle la
mort, celui-là qui termine la récapitulation, ce pouvoir de dire enfin "nous
sommes prêts", ce voyage dans lequel nous emportons tout ce que nous sommes,
mais rien plus que ce que nous sommes.
- " Selon la Dame Toltèque - nous a confié Castaneda -, ces visions ne sont que
mes propres aberrations. Elle pense que c'est là ma manière inconsciente de
paralyser mes actions ; c'est-à-dire, la façon que j'ai de dire que je ne veux
pas quitter ce monde. La Dame Toltèque dit aussi qu'avec mon attitude je freine
La Gorda dans ses possibilités d'un vol plus fécond ou plus productif ".
M. Juan et Don Genaro étaient de grands rêveurs. Ils avaient un contrôle absolu
de cet art.
-" Je suis stupéfait - s'exclama Castaneda, en portant rapidement la main vers
l'avant-du fait que personne ne remarque que Don Juan est un rêveur inouï. On
peut dire la même chose de Don Genaro. Don Genaro, par exemple, est capable de
faire venir son corps de rêve dans la vie de tous les jours ".
Le grand contrôle de Don Juan et Don Genaro se démontre dans le fait de ne pas
être remarqué ou de pouvoir passer inaperçu
(Dans tous ses livres, Castaneda fait constamment référence à "s'effacer" et
"passer inaperçu").
Dans Le Second Anneau de Pouvoir, Castaneda rappelle les fois où Don Juan lui
avait ordonné qu'il se concentre sur le fait de "ne plus être au milieu du
chemin encombré".
Néstor aussi dit "que Don Juan et Don Genaro ont appris à ne pas être remarqués
au milieu du tout.
-" Tous Les deux sont des maîtres dans l'art du "guet".
De Don Genaro, La Gorda dit qu'il était la plus grande partie du temps dans son
corps de rêve.
-"Tout ce qu'ils font-continua-t-il avec enthousiasme- est digne d'éloge.
De Don Juan, j'admire intensément son grand contrôle, sa tenue et sa sérénité.
-"On ne pourra jamais dire que Don Juan est un vieux sénile. Cela ne se passe
pas ainsi avec d'autre gens. Il y a ici par exemple sur le campus, un vieux
professeur qui quand j'étais garçon était déjà célèbre. Il était alors au sommet
de sa robustesse physique et de sa créativité intellectuelle.
Maintenant... Il mâche sa propre langue ! Je peux maintenant le voir comme il
est vraiment: un vieillard sénile.
Par contre, je ne pourrais jamais dire quelque chose de semblable pour Don Juan.
Son avantage par rapport à moi-même est tout simplement abyssal ".
Dans une entrevue avec Sam Keen, Castaneda dit qu'une certaine fois Don Juan lui
a demandé s'il pensait que tous les deux étaient égaux.
Bien qu'il ne pensât réellement pas réellement qu'ils l'étaient, il lui avait
répondu que oui dans un ton condescendant.
Don Juan l'écouta mais n'accepta pas son verdict.
-"Je ne crois pas que nous soyons égaux-lui a-t-il dit-, parce que je suis
chasseur et un guerrier et toi tu n'es rien de plus qu'un 'proxénète. Je suis
disposé à tout moment à offrir la récapitulation de ma vie. Ton petit monde
plein de tristesses et d'indécisions et il ne pourra jamais être égal à au mien
"(Sam Keen, Voices and Visions (New York : Harper and Row, 1976) p. 122).
De tout ce que Castaneda nous avait raconté on peut en trouver certains
parallélismes avec d'autres courants et traditions concernant la pensée
mystique. Dans ses livres mêmes il cite des auteurs et des oeuvres antiques ou
plus contemporaines.
J'eus l'audace de lui rappeler qu' il avait, entre autres, fait référence au
livre égyptien des morts, au Tractatus de Wittgenstein, à des poètes espagnols
comme Saint Jean de la Croix , à Juan Ramón Jiménez (Prix Nobel de littérature),
et à des auteurs latino-americains comme le péruvien César Vallejo.
-"Oui-répondit-il- dans ma voiture il y a toujours des livres, beaucoup de
livres. Des choses que m'envoient l'un ou l'autre. J'avais généralement le
plaisir de lire des extraits de ces livres à Don Juan... qui aime la poésie. Et
c'est clair que souvent il n'en aime que les quatre premières lignes ! Selon
lui, ce qui suit est une idiotie. Il déclare même qu'après la première strophe
on perd la force, ce qui suit devient alors répétition pure".
L'un d'entre nous lui demanda s'il avait lu ou s'il connaissait les techniques
yogas et les descriptions des différents plans de la réalité que l'on trouve
dans les livres sacrés de l'Inde.
-"Tout cela est admirable- nous dit-il- J'ai eu, en outre, des relations assez
étroites avec des gens qui travaillent le Hatha Yoga ".
-" En 1976, un ami médecin appelé Claudio Naranjo, vous le connaissez peut-être-
m'a mis en relation avec un maître de yoga. C'est ainsi que nous sommes allés le
visiter dans son Ashram, ici, en Californie. Nous communiquions par
l'intermédiaire d'un professeur qui faisait office de traducteur. Je cherchais à
découvrir dans cette entrevue les parallèles avec mes expériences personnelles
des voyages hors du corps. Mais là, cependant, nous n'avons parlé que de choses
sans importance. Il y a eu, certes, beaucoup d'apparat et de cérémonial mais
rien de sérieux ne fut dit.
-" Vers la fin de l'entrevue, ce personnage a pris dans ses mains une sorte
d'aspersoir en métal et il a commencé à m'asperger avec un liquide dont le
parfum ne m'inspirait pas. Comme c'était assez désagréable, je lui ai demandé ce
qu'il venait de me jeter dessus.
Quelqu'un s'approcha alors de moi et il m'expliqua que je devais être très
heureux parce qu'il m'avait donné sa bénédiction. J'ai insisté pour connaître le
contenu du récipient. On m'apprit finalement que toutes les sécrétions du maître
étaient conservées car 'Tout ce qui sort de lui est sacré '. Vous pouvez
imaginer facilement, conclut-il sur un ton égrillard et burlesque, que la
conversation avec le maître yoga prit fin à ce moment définitivement. "
Quelques années ensuite Castaneda a vécu une expérience similaire avec un des
disciples de Gurdjieff. Il le rencontra à Los Angeles à la demande d'un ami. On
disait que ce Monsieur avait imité Gurdjieff en toutes choses.
-" Il s'était fait tondre et avait d'immenses moustaches- commenta-t-il- en
indiquant de ses mains la taille de ces dernières. Nous n'étions pas à peine
entrés qu'il me prit énergiquement par le cou et qu'il m'asséna des coups
énormes. Puis ensuite il m'a immédiatement dit que je devais quitter mon maître
actuel parce que je perdais mon temps. Selon lui, en huit ou neuf classes il
allait pouvoir m'enseigner tout ce que je devais savoir. Vous pouvez imaginer ?
En quelques classes ils enseignent tout à quelqu'un."
Castaneda nous a aussi dit que le disciple de Gurdjieff avait bien mentionné
l'utilisation des drogues pour accélérer le processus d'apprentissage.
Cette entrevue ne dura pas très longtemps. Il paraît que l'ami de Castaneda se
rendit compte très vite du ridicule de la situation et de l'ampleur de son
erreur. Cet ami avait insisté sur le fait qu'il rende visite au disciple de
Gurdjieff parce qu'il était convaincu que Castaneda avait besoin d'un enseignant
plus sérieux que Don Juan. Quand se termina l'entrevue, Castaneda nous dit que
son ami s'était senti affreusement honteux.
Nous avions avancé en marchant de plus de six ou sept blocs de bâtiments.
Pendant ce temps nous discutions de choses de choses et d'autres autour du thème
de notre rencontre. Je me souviens avoir dit que j'avais lu dans la Gazette du
Fonds pour la Culture Économique un article de Juan Tovar dans lequel on
mentionnait la possibilité de réaliser un film au départ de ses livres.
-" Oui, a-t-il dit, il fut un temps où on a parlé de cette possibilité ".
Il nous fit ensuite l'histoire de sa rencontre avec le producteur, Joseph E.
Levine, celui qui l'avait tant intimide derrière son immense bureau.
La taille du bureau et les mots du producteur, à peine compréhensibles par le
fait de l'immense cigare qu'il tenait entre les dents.
-" La tribu souffre-t-elle ? lui dit-il- c'était là un des propos qui avaient le
plus impressionné Castaneda.
-" Il était derrière son bureau comme sur une estrade et moi j'étais là plus bas
que lui, tout petit. Quelle puissance ! Avec ses mains pleines d'anneaux et de
bagues sertis de très grosses gemmes ".
Castaneda avait déjà dit Juan Tovar que ce qu'il espérait finalement c'était de
voir Anthony Quinn jouer le rôle de Don Juan.
Il paraît même que quelqu'un avait proposé Mia Farrow pour l'un des rôles.
-" Concevoir la réalisation d'un tel film est ainsi quelque chose de très
difficile-nous commenta-t-il
Ce n'est ni de l'ethnographie ni une fiction. "
Finalement, le projet échoua. Le Nagual Juan Matus lui-même aurait dit que cela
ne pouvait pas être possible.
Pendant cette même époque il fut invité à prendre part des shows comme celui de
Johnny Carson et Dick Cavett.
- " À la fin je n'ai pas pu ainsi accepter toutes ces choses. Que puis-je
effectivement répondre à Johnny Carson, par exemple, si il me demande si j'ai
parlé ou non avec le coyote ? Qu'est-ce que dis-je ? Je lui dis que oui, que...
Et ensuite ? Indubitablement, la situation aurait été vouée au ridicule.
Don Juan fut celui qui m'a chargé de rendre le témoignage d'une tradition- dit
encore Castaneda. Lui-même insista sur le fait que j'accepte des entrevues et
donne des conférences pour promotionner les ouvrages que j'écrivis à ce propos.
Mais ensuite il me fit interrompre tout cela parce que ce type d'action consomme
beaucoup d'énergie. Si on est dans ce domaine d'actions il faut lui donner
beaucoup d'impulsions ".
Castaneda expliqua ensuite clairement qu'il était évident que par le bénéfice de
la vente de ses livres il se chargeait de résoudre tous les frais de tout le
groupe. Castaneda les nourrissait tous.
-" Don Juan m'a donné la tâche de mettre par écrit tout ce que les sorciers et
les sorcières du groupe diraient. Ma tâche ne consistait qu'à écrire jusqu'à ce
qu'un jour ils me disent, 'Cela suffit, on arrête tout ici '.
L'impact ou non de mes livres, je ne le connais pas réellement parce que je ne
suis pas en rapport avec ce qui passe par ici.
C'est avant tout à Don Juan avant et à la femme Toltèque que maintenant
appartient tout le contenu des livres. Ils sont responsables de tout ce qui s'y
trouve ".
Le ton sa voix et de ses gestes nous a vivement étonnés. Il était obvie que
concernant ce type de tâche, celle de Castaneda consistait à obéir. Son objectif
n'était enfin que d'être impeccable en tant que récepteur et transmetteur d'une
tradition et d'un enseignement.
-" Personnellement -continua-t-il après une pause- je peux dire que je travaille
dans un type de journal qui est quelque peu comme un manuel. De ce travail, en
fait, je suis le responsable. Je souhaite qu'une éditorial les publie et qu'il
se charge de les distribuer aux personnes intéressées ainsi qu'à des centres
d'étude ".
Il nous dit encore qu'il avait élaboré quelques 18 unités dans lesquelles il
pensait avoir résumé tout l'enseignement de la nation Toltèque. Pour organiser
le travail, il se servit de la phénoménologie de Edmond Husserl comme cadre
théorique pour étayer de façon compréhensible ce qui lui avait été enseigné.
-" La semaine passée, je me suis rendu à New York. J'ai porté le projet aux
éditeurs Simon and Schuster mais j'ai échoué. Je crois qu'ils furent effrayés.
Le fait est qu'une chose pareille ne peut pas avoir de succès.
"De ces 18 unités je suis le seul responsable, continua-t-il sur un ton
méditatif, et, comme vous pouvez vous-même le constaté, je n'ai pas eu le succès
escompté. Ces 18 unités sont comme les 18 chutes au cours desquelles j'ai
fortement heurté de la tête.
J'étais en accord avec les éditeurs sur le fait que c'est un travail de lourde
lecture, mais c'est tel que je suis...
Don. Juan, Don Genaro, tous les autres sont différents. Ils sont super légers
!"'
- " Pourquoi appellé-je ces travaux des unités ? "- devançant ainsi
lui-même notre question.
-" Je les appelle ainsi parce que chacune d'entre d'elles à la prétention de
montrer une des manières de rompre l'unité de ce qui est familier. On peut
casser de différentes façons cette vision perceptive unique ".
Castaneda, en essayant de nous clarifier à nouveau tout cela, nous donna
l'exemple de la carte.
Chaque fois que nous voulons arriver en un certain emplacement, nous avons
besoin d'une carte avec des points de référence très précis pour ne pas nous
perdre.
- " Nous ne trouvons rien sans l'aide d'une carte, s'exclama-t-il.
Ce qui arrive ensuite c'est que l'unique chose que nous voyons n'est plus que la
carte. Au lieu de voir ce qu'il faut voir, nous finissons par voir la carte que
nous portons à l'intérieur. C'est pour cela qu'il est nécessaire de casser cet
arc réflexe et couper constamment les liens qui nous conduisent
sempiternellement aux points de référence connus. C'est là le dernier
enseignement de Don Juan ".
Souvent au cours de cet après-midi, Castaneda devait insister sur le fait qu'il
n'était pas plus qu'un "simple pont avec le monde". Toute la connaissance des
livres appartient à la nation Toltèque.
Devant son insistance, je ne pus pas, néanmoins m'empêcher de réagir et lui dire
que le travail d'arranger le matériel de ses notes en des livres cohérents et
bien organisés ne cessait de toute façon pas d'être immense et difficile.
-" Non, répondit Castaneda.
Je n'ai aucun travail véritablement.
Ma tâche consiste, simplement, à copier la page qui m'est donnée en rêves ".
Selon Castaneda on ne peut rien créer du néant. Prétendre créer ainsi est une
chose absurde. Pour nous expliciter cela, il illustra son discours par un
épisode de la vie de son père.
-" Mon père avait décidé qu'il allait être un grand auteur. Dans cette optique,
il avait résolu de systématiser son bureau. Il avait besoin d'avoir un bureau
qui serait parfait. Il fallait tenir compte jusqu'au détail minimal, depuis la
décoration des parois jusqu'au type d'éclairage de sa table de travail.
Une fois que la pièce fut prête, il passa beaucoup de temps à chercher le meuble
adéquat pour son entreprise. Le bureau proprement dit devait être d'une certaine
mesure, d'un certain bois, d'une certaine couleur, etc.. Il se comporta de la
même façon pour le choix de la chaise sur laquelle il serait assis.
Il a ensuite dû choisir la protection adéquate pour ne pas endommager le bois de
son bureau. Il avait le choix La couverture pouvait être de matière plastique,
de verre, de cuir, de carton...
Sur cette couverture mon père allait déposer le papier sur lequel il écrirait
son oeuvre de maître. Ainsi, assis dans sa chaise et face au papier blanc il ne
savait finalement pas quoi ni comment écrire. Ainsi est mon papa. Il veut
commencer à écrire en couchant la phrase parfaite.
C'est clair que ce n'est pas ainsi qu'on écrit. On est toujours un instrument,
un intermédiaire. Je vois chaque page dans mes rêves, et la bonne fin de chacune
de ces pages dépendra du degré de fidélité avec lequel je suis capable de
transcrire ce modèle provenant du rêve. Plus précisément, la page que l'on
ressent mieux ou qui aura un impact plus grand est celle dans laquelle j'aurai
réussi à reproduire l'original avec la plus grande exactitude ".
Ces commentaires de Castaneda révèlent toute une théorie de la connaissance et
de la création intellectuelle et artistique. Je pensai immédiatement à Platon ou
à Saint Augustin avec leur image respective du "Maître Intérieur", Connaître
c'est découvrir et créer c'est copier (ndtr : transcrire). Ni la
connaissance ni la création ne peuvent jamais être une entreprise de type
personnel. "
Pendant que nous dînions je lui mentionnai certaines des entrevues que j'avais
lues. Je lui dis que j'avais beaucoup aimé celle que Sam Keen avait réalisée et
qui avait été publiée dans la revue 'Psychology Today'.
Castaneda était lui aussi assez satisfait de cette entrevue. Il avait beaucoup
de considération pour Sam Keen.
-" Pendant toutes ces années j'ai connu beaucoup de gens dont j'aurais voulu
être un ami..., un exemple typique est ce théologien : Sam Keen.
Don Juan toutefois, me déconseilla de poursuivre la relation ".
En ce qui concerne l'entrevue de Time, Castaneda nous révéla que tout d'abord,
vint le trouve à Los Angeles un journaliste masculin. Il insinuait que l'issue
ne fut pas celle attendue (" No funcó" - a-t-il dit) et il s'en alla.
Ils lui ont envoyèrent ensuite "une de ces filles qui ne peuvent pas être
refusées" en nous faisant tous sourire à l'allusion.
Tout fut parfait, et ils se comprirent "à merveille".
Castaneda avait eu l'impression qu'elle comprenait tout ce qu'il lui disait,
mais finalement l'article ne fut pas publié. Les notes qu'elle avait prises
furent remises à un journaliste qui "serait maintenant quelque part en
Australie".
Ce journaliste aurait usé de ces notes à sa guise.
Chaque fois que pour un motif ou un autre on mentionnait l'entrevue du Time, son
ennui était évident. Il avait signalé à Don Juan que Time était une revue trop
puissante et trop importante. Don Juan, par contre, avait insisté pour que cette
entrevue se réalise.
-" L'entrevue s'est réalisée," par, oui, les mouches " (ndtr : juste au cas
où) conclut informellement et typiquement Castaneda en faisant usage à
nouveau d'une expression porteña (expression typique de ce qui appartient
à Buenos Aires).
Nous avons ensuite aussi parlé des critiques et de ce qui avait été écrit sur
lui et ses livres. On mentionna forcément Richard de Mille et d'autres qui ont
mis en doute la véracité de ses travaux ainsi que leur valeur anthropologique.
-" Le travail que je dois faire est libre de tout ce que les critiques peuvent
en dire. Ma tâche consiste à présenter cette connaissance de la meilleure
manière possible. Rien de tout ce qui peut être dit ne m'importe parce que déjà
je ne suis pas Carlos Castaneda, l'auteur. Je ne suis ni un auteur, ni un
penseur ni un philosophe...; En conséquence, ces attaques ne me concernent pas.
" A présent, je sais que je suis rien ; et personne ne peut m'enlever ce rien
parce que Joe Cordoba est rien. Il n'y a, dans tout ceci, aucune fierté
personnelle.
Nous vivons à un niveau plus bas que celui du paysan mexicain, ce qui n'est pas
peu dire. Nous avons touché la terre et nous ne pouvons pas tomber.plus bas
La différence entre nous et le paysan est que celui-ci a des espoirs, qu'il veut
des choses et qu'il travaille pour un jour avoir plus que ce qu'il a
aujourd'hui. Nous, par contre, n'avons rien et chaque jour nous aurons un peu
moins. Pouvez vous imaginer cela ?
Les critiques ne peuvent pas nous toucher la tête de leurs ongles ".
-"Je ne suis jamais plus 'pleinement' que lorsque je suis Joe Cordoba-
s'exclama-t-il avec véhémence en se levant et en ouvrant les bras en un geste de
plénitude. Joe Cordoba, grillant des hamburgers toute la journée avec les yeux
pleins de fumée... Me comprenez-vous.?".
Mais tous les critiques n'avaient pas été négatifs. Octavio Paz, par exemple,
avait écrit un prologue excellent pour l'édition en Espagnol des Enseignements
de Don Juan (Voir). Il m'avait effectivement paru très beau.
-" En effet, acquiesça Castaneda, ce prologue est excellent. Octavio Paz a tout
d'un chevalier. Peut-être même qu'il est l'un des derniers qui le soient restés
".
" La phrase "tout d'un chevalier" ne se réfère pas aux indiscutables qualités d'Octavio
Paz en tant que penseur et écrivain. Non ! La phrase est en rapport aux qualités
intrinsèques de l'être, à la valeur de la personne en tant qu'être humain.
Celui que Castaneda signalait comme " l'un de ces derniers qui soient restés"
accentuait encore plus le fait qu'il s'agissait d'une espèce en danger
d'extinction.
- " Bon, poursuivit Castaneda- en essayant d'adoucir l'impact.. Peut-être
reste-t-il deux chevaliers. L'autre est un vieil ami mexicain, un historien dont
le nom ne nous était pas familier. "
Il nous raconta à son sujet quelques anecdotes qui reflétaient sa vitalité
physique ainsi que sa vivacité intellectuelle.
À ce stade de la conversation, Castaneda nous expliqua comment il choisit les
lettres qui lui parviennent.
-" Voulez vous que je vous explique comment j'ai fait dans votre cas ?-
demanda-t-il en s'adressant.à moi. "
Il nous déclara qu'un ami les intercepte et que celui-ci il les met dans un sac
et qu'il les conserve jusqu'à ce que j'arrive à Los Angeles. Quand il est à Los
Angeles, Castaneda suit toujours une même routine. Il renverse d'abord toute la
correspondance dans un grand tiroir "comme des jouets" et ensuite seulement il
en extrait une lettre.
La lettre extraite est là seule qu'il lit et à laquelle il répond. Il est clair
que jamais il ne le fait par écrit.
Castaneda ne laisse pas de traces.
- " La lettre qui m'est tombée dans la main était la première que vous avez
écrite J'ai ensuite cherché l'autre. Vous ne pouvez pas deviner combien de
difficultés j'ai rencontrées pour obtenir votre numéro de téléphone ! Alors que
je croyais déjà que je n'allais pas avoir de la chance, je l'ai obtenu par
l'intermédiaire de l'Université. Tout un moment, j'ai pensé que je n'allais pas
pouvoir parler avec vous.".
Je fus très surprise d'apprendre ainsi tous les inconvénients qu'il avait eus
avec moi. Il s'avérait qu'une fois qu'il avait eu ma lettre en main, il devait
essayer d'épuiser tous les moyens pour réussir. Dans leur univers magique on
donne beaucoup d'importance aux signes.
- " Ici à Los Angeles, continua Castaneda, j'ai un ami qui m'écrit beaucoup.
Chaque fois que j'y viens je lis toutes ses lettres, les unes après les autre
comme s'il s'agissait d'un journal : Un jour, entre deux de ces lettres s'était
glissée une autre sans que je m'en rendre compte. Je l'ouvris naturellement.
Bien que je me sois immédiatement rendu compte qu'elle n'était pas de mon ami,
je l'ai lue. Le fait qu'elle soit dans la pile avait été pour moi un signe.
Cette lettre me mit ainsi en contact avec deux personnes qui me permirent la
réalisation d'une expérience très intéressante.
- " C'était la nuit et ils devaient retourner à la rue " San Bernardino Freeway".
Ils savaient que pour la trouver ils devaient continuer par où ils allaient
jusqu'à la fin de la rue. Ensuite ils devaient prendre à gauche et continuer
jusqu'à tomber sur cette rue en question. Ainsi firent-ils, mais après quelque
20 minutes ils se sont rendus compte qu'ils se trouvaient dans un lieu étrange.
Ce n'était pas là, " San Bernardino Freeway". Ils décidèrent de revenir sur
leurs pas et de demander ; mais personne ne les a aidés. Dans une des maisons où
ils frappèrent leurs répondirent des cris. "
Castaneda continué à nous raconter que ses deux amis sont revenus sur leurs pas
jusqu'à arriver à une station service où ils purent demander des indications.
Là on leur a répondit la même chose que ce qu'ils savaient déjà. Ainsi, ils ont
fait à nouveau les mêmes pas et alors, sans aucun inconvénient ; ils sont
arrivés à la route cherchée.
Castaneda les rencontra. Des deux, un seul est vraiment intéressé à comprendre
le mystère.
- " Sur la terre- nous donna-t-il comme explication- il y a des lieux, des
emplacements spéciaux ou des ouvertures, par lesquelles on entre et puis on
passe dans autre chose".
Il s'arrêta ici et il s'offrit à nous y emmener.
- " C'est ici tout près... À Los Angeles... Si vous le désirez, je vous y emmène
! La terre est quelque chose de vivant. Ces lieux-là sont les entrées par où la
terre reçoit périodiquement de la force ou de l'énergie du cosmos. Cette énergie
est celle que le guerrier doit stocker. Peut-être même que si je suis
rigoureusement impeccable, je peux arriver jusqu'à l'Aigle. Au moins jusque là !
Chaque 18 jours une vague d'énergie tombe sur la terre. Commencez à compter à
partir du trois août prochain.
Vous pourrez la percevoir. Cette vague d'énergie peut être forte ou ne pas
l'être cela dépend.
Quand la terre reçoit des vagues très grandes d'énergie, peu importe où que cela
soit, elle nous atteint toujours ". Face à l'ampleur de cette force, la terre
est toute menue et l'énergie lui arrive de tous côtés."
Alors que nous conversions sur un mode très animé, la serveuse s'approcha de
nous et sur un ton coupant elle nous demanda si nous désirions autre chose.
Comme personne ne voulait de dessert ni de café, nous n'eûmes pas d'autre remède
que de nous lever. Lorsque la serveuse s'éloigna, Castaneda fit ce commentaire :
-"On pourrait croire presque qu'ils nous mettent dehors..." ..
Oui, ils nous jetaient dehors et ce, peut-être, avec raison. Il était tard...
Avec surprise nous constatâmes l'heure tardive.
Nous nous levâmes et sortîmes vers l'avenue. Il faisait nuit et la rue et les
gens avaient un aspect quelque peu féerique.
Un mime vêtu d'un frac et d'un haut-de-forme faisait ses pitreries derrière
notre dos. Nous regardions tous en souriant tandis que nos yeux cherchaient le
petit plateau qui d'habitude circule en ces moments.
À notre droite, sous l'auvent d'un vieux théâtre, quelqu'un s'essayait dans un
autre type de représentation sur une scène en miniature. Je crus voir un chat
prêt à entrer en fonction.
Réellement on pouvait découvrir ici, toutes sortes de choses. Un peu plus loin,
un homme déguisé en ours essayait de concurrencer avec l'homme orchestre.
- " La question n'est que de chercher une alternative à chaque fois plus
extravagante " , ce commentaire fusa.de quelque part.
Pendant que nous marchions de retour vers le "campus", Castaneda parla d'un
projet de voyage pour l'Argentine.
- " Ici se refermerait un cycle " nous dit-il. Retourner en Argentine est très
important pour moi. Je ne sais pas encore quand je pourrais le faire, mais
j'irai. Pour l'instant présent j'ai encore des choses à faire ici. Récemment en
août j'aurais accompli trois années de tâches, et il est possible que je puisse
alors enfin y aller ".
Dans la soirée, Castaneda nous parla assez bien de Buenos Aires, de ses rues, de
ses quartiers et des clubs sportifs. Il se rappelait avec nostalgie de la rue de
Florida avec ses magasins élégants et la foule se promenant. Il se souvenait
encore avec précision de la célèbre rue des cinémas. "La calle Lavallle ".
Castaneda avait vécu à Buenos Aires pendant toute son enfance. Il disait qu'il
avait fréquenté l'internat dans un collège du centre. De cette époque il se
remémorait avec tristesse qu'on lui disait souvent qu'il était "plus large que
haut" ; des mots qui lorsqu'on est enfant font beaucoup de dégâts."
Il regardait en permanence et toujours avec grande envie tous ces argentins
tellement " grands et beaux."
- " Vous devez savoir qu'à Buenos Aires il faut toujours être partisan d'un
certain club- a continué Castaneda -.J'étais du Chacarita. Être de " River Plate
" n'a pas de charme.N'est-ce pas ? Chacarita, au contraire était bien l'un des
pires clubs".
En ces temps-là, Chacarita était toujours dernier. C'était émouvant de voir
qu'il s'était quasi identifié avec ceux qui perdent, avec " les derniers du
classement ".
-"Sûrement que La Gorda ira avec moi. Elle aime voyager. C'est vrai aussi
qu'elle aimerait aller à 'Parici'.
Maintenant que La Gorda achète du Gucci, elle est élégante et veut aller à
Paris. Je lui demande souvent :
-" dis-moi Gorda pourquoi veux-tu aller à Paris ? Là, il n'y a rien. "
Elle a une certaine idée de Paris, 'la ville lumière'. Vous savez bien. "
Il avait souvent cité La Gorda cet après-midi. Ainsi présentée, Castaneda nous
offrait le portrait d'un personnage extraordinaire pour lequel il témoignant
sans doute aucun, un grand respect et une grande admiration
Que serait, alors, le sens de toutes ces informations qu'il nous avait données à
son sujet en cette circonstance ?
Je crois qu'avec ces commentaires et ceux auxquels il avait fait référence
concernant le mode de se nourrir ou de dormir des Toltèques, Castaneda essayait
ainsi d'empêcher que nous nous formions une image rigide de ce qu'ils sont.
Le travail qu'ils accomplissaient est très sérieux et leurs vies sont austères,
mais non, ils ne sont pas rigides ni ne se laissent opprimer par les normes
traditionnelles de la société.
L'important c'est de se libérer des schémas et non pas de les remplacer
par d'autres.
Castaneda nous a fait ensuite entendre qu'il n'a pas voyagé beaucoup en
l'Amérique latine, le Mexique mis à part, bien sûr.
- " Dernièrement, je suis allé au Venezuela. Comme je vous l'ai déjà dit, je
dois aller très bientôt à l'Argentine. Là se referme un cycle. Ensuite je
pourrais m'en aller.
Bon..., à vrai dire, je ne sais pas si je me veux déjà m'en aller ". Ces
derniers mots il les a dits en souriant. Qui n'a pas d'attaches ?
Castaneda a voyagé en Europe plusieurs fois pour des affaires en rapport à ses
livres.
Il nous dit encore :
-"En 1973 Don Juan m'a envoyé en Italie. Mon travail consistait à aller à Rome
et à obtenir une audition avec le Pape. Il ne prétendait pas qu'il obtienne une
audition privée mais une de ces auditions qui sont accordées à des groupes de
personnes. Tout ce qu'il devait faire au cours de l'entrevue était d'embrasser
la main du Souverain Pontífe ".
Castaneda fit donc tout ce que Don Juan lui avait demandé. Il alla en l'Italie
et une fois à Rome il a demandé la fameuse audition.
-" C'était une de ces auditions du mercredi, après que le Pape célèbre une messe
publique pour les pèlerins de la Place de Saint Pierre. J'attendis jusqu'à ce
qu'ils m'aient accordé l'audition mais... je n'ai pas pu m'y rendre. Je ne suis
même pas arrivé à la porte ".
En cette soirée, Castaneda fit quelques fois des références à sa famille et à
son éducation et sa formation libérales et tout à fait anticléricales.
Dans Le Second Anneau de Pouvoir, Castaneda fait aussi référence à l'héritage
anticlérical qu'il a reçu.
Don Juan, qui ne semble pas justifier tous ses préjugés et ses luttes contre
l'Église Catholique, lui dit :
-"Vaincre nos propres bêtises requiert de nous-mêmes tout notre temps et toute
notre énergie. Ceci est la seule chose qui importe. Le reste manque de
conséquences. Rien de ce que ton grand-père et ton père ont dit de l'Église ne
les a rendus heureux.
Être un guerrier impeccable, d'autre part, te donnera force, jeunesse et
pouvoir.
Il est donc très approprié pour toi de savoir que choisir."
Castaneda ne nous dévoila pas de théories à ce sujet.
En ce qui concerne les termes cléricalisme et anticléricalisme, il a seulement
voulu nous transmettre une opinion en l'illustrant par l'exemple de son
expérience.
C'est-à-dire qu'essentiellement il nous fit comprendre qu'il était très
difficile de casser les schémas qui se sont formés durant la jeunesse.
- " Alors, dans ce cas-lui ai-je demandé en pensant à la tâche que lui avait
donnée Don Juan - vous devrez retourner en Italie ?".
- " Oh Non ! Tout cela est terminé et tout cela s'est passé il y a très
longtemps ".
En ce qui concerne l'Europe, l'impression de Castaneda était déterminante.
- " Là-bas, il n'y a rien " insista-t-il. " L'Europe est terminée ; tout y est
mort. On peut remarquer cela jusque dans le paysage. Les Alpes n'ont rien voir
avec le Colorado ! À l'Europe il manque la force, celle qui dépasse l'Amérique."
A propos de l'Italie, il fut particulièrement aigre
-"Le paysage est une miniature. Là tout est réglé et hypercivilisé. Un petit
village par ici, une maisonnette par là.
Aucune force !
En Italie, ou bien tu es communiste ou bien tu es catholique. Il n'y a pas une
autre issue".
Ses mots voulaient nous faire réaliser qu'en Europe il n'y avait que des
vieilles idéologies, des dichotomies d'autres époques.
Castaneda, par contre, navigue sur un plan très différent de celui la politique
ou des religions. Dans son univers, les manières traditionnelles de voir et de
juger n'ont plus leur place
Juste avant de retourner sur le "campus", Castaneda s'est retourné, et me
prenant les avant-bras et les mains il me dit :
- " Madame, vous ne pouvez pas savoir combien j'ai été honoré que vous m'ayez
présenté à vos amis, soyez-en remerciée "
Ses mots étaient très intenses et provoquèrent chez moi une grande émotion.
Il voulait par là m'indiquer qu'il me remerciait pour le fait que je m'étais
admirablement comportée en tant qu' intermédiaire, en tant que " pont " entre
mes amis.
Arrivés à la zone des parkings, nous nous sommes salués gentiment et nous nous
sommes quittés.
Castaneda a marché vers le coin et puis il a disparu derrière les hauts arbustes
de la rue. Il devait être près de vingt-trois heures. Nous sommes montés dans la
voiture et nous avons entrepris le voyage de retour. Les deux heures de route se
sont avérées courtes. Nous semblions tous très impressionnés et nous n'avions
pas assez de temps devant nous pour discuter de tout cela, de tout ce que cette
rencontre avait suscité en notre for intérieur.
Cet après-midi-là, Castaneda avait mis une grande attention à discerner et a
clarifier ce qu'il avait vérifié par lui-même et était capable d'expérimenter de
tout ce que les autres peuvent dire ou encore, peuvent faire.
Il avait en outre précisé qu'il avait consacré 17 ans à cette tâche
d'apprentissage.
Pendant tout ce temps, il y eut des choses qu'il a pu éprouver et vérifier par
lui-même, d'autres qu'il est encore en train d'apprendre et d'autres encore
qu'il n'a pas encore intégrées à sa vie.
Il a pu de la sorte vérifier la manière Toltèque de manger et de dormir. Il a
aussi intégré L'art du Rêve même s'il a encore besoin de l'aide de La Gorda.
En ce qui concerne d'autres phénomènes il était évident qu'il ne voulait pas en
parler beaucoup plus, et plus d'une fois il a dû admettre qu'il y avait des
choses qu'il ne comprenait pas.
Plus encore, il y a beaucoup d'autres choses auxquelles il ne croit pas qu'il
soit possible de jamais comprendre.
Castaneda, toutefois, fait totalement confiance en Don Juan et dans son
enseignement ; il a même confiance dans ce qu'il ne comprend pas ni pour ce dont
il n'a obtenu d'explications.
Maintes et maintes fois Don Juan lui avait démontré que les Toltèques avaient
raison. et, par conséquent, il se fiait au fait qu'ils devaient avoir raison
jusqu'à la fin.
Le souvenir de cet après-midi, est resté comme un tableau clairement tracé dans
lequel la fascinante figure de Castaneda occupe tout l'espace. Toutes les
fantasmagoríes et tous les prodiges, en citant ici Octavio Paz, tous ces livres
en lesquels j'ai douté tant de fois et que maintes fois j'avais, avec un certain
dégoût, considéré comme un déploiement inutile de ce qui est phénoménal, furent
après cette rencontre avec Castaneda, rendus parfaitement crédibles et
possibles.
Au-delà de la facticité des faits qu'il a racontés, on découvre la vérité
essentielle de ses affirmations.
Après tout...
Qu'y a-t-il de plus difficile que de frire des hamburgers toute la journée comme
un Joe Cordoba avec les yeux pleins de fumée ?
GRACIELA N. VICO CORVALAN
Diplômée en philosophie (Université nationale de Cuyo, Mendoza) et professeur
dans cette même maison d'études, a obtenu son doctorat à la Washington
University de St. Louis (Missouri) en 1975. Elle a développé une intense
activité d'enseignante aux Etats-Unis, en enseignant notre langue, la
littérature latino-americaine, l'histoire de la religion et la philosophie pour
enfants. Elle s'est spécialisée, en outre, dans les penseurs mystiques
contemporains.
Elle s'adonne à l'écriture avec des dissertations, enseignant en outre
l'espagnol dans des cours pour des communautés. Elle a mérité des tas d'honneurs
académiques variés et de nombreuses bourses.
Parmi ses travaux on trouve la traduction de " To Be the Road " (être la route)
: Le journal de voyage de l'éveil spirituel (vers l'Espagnol) du Dr. Judy Gómez.
Elle prépare une série de conversations avec des penseurs mystiques
contemporains dans les deux Amériques, et une série de brefs compte rendus pour
un projet instauré par la Modern Language Association et qui porte le nom de :
"Guide to Research in Women's Studies'', Vol. III (Guide pour la recherche des
études effectuées par des femmes)
En juillet de l'année passée, elle consacra au Montclair State College deux
semaines à un séminaire intensif sur la Philosophie pour Enfants, selon un
programme de l'Institute of Philosophy for Children. (Institut de Philosophie
pour Enfants)
Parmi ses textes les plus importants on peut trouver:
"La vida como rebeldía y misión de Ezequiel Martínez Estrada", dans une
collection dirigée par le Dr. Ivan A. Schulman.
(Sa vie de rebelle et la mission de Ezequiel Martinez Estrada)
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